Toulouse-Lautrec, l’esprit résolument charnel de la Belle-Époque

Dernier rejeton d’une des plus vieilles familles de la noblesse française, Henri de Toulouse-Lautrec brûle la vie par les deux bouts. Des salons feutrés du château familial aux alcôves des maisons closes, en passant par les bars, les cabarets du Paris interlope, il croque avec frénésie l’intimité de ses proches, des prostituées et des cocottes, ses chères amies. En lui consacrant une riche rétrospective, le Grand Palais rend un hommage vibrant à cet artiste hors-norme. Magique ! 

Cheveux coiffés en chignon, corps sec, musculeux, la jeune femme, rousse, obsession du peintre, est saisie dans son intimité. Assise sur un drap immaculé, son corps blanc placé de trois-quarts, elle semble pensive, ignorant la présence de tiers. La toilette, l’un des plus connus tableaux du peintre, est l’un des trésors que présente la très belle exposition consacrée à Toulouse-Lautrec au Grand-Palais.

Descendant des comtes de Toulouse, Henri de Toulouse-Lautrec est né sous les meilleurs auspices. Enfance heureuse, il déclare, à l’âge de dix ans, une maladie génétique, due certainement à la consanguinité de ses parents. Les os fragiles, il ne se remettra jamais totalement d’une chute et adulte ne dépassera jamais les 1m52. Tronc normal, jambes courtes, il refuse de se laisser abattre. Prenant à contre-pied l’existence bourgeoise de sa famille, il quitte le nid familial et devient la coqueluche irrévérencieuse des maisons closes, des cabarets, du Montmartre noctambule. 

Mort à l’âge de 37 ans des suites d’un alcoolisme prononcé et d’une syphilis pas soignée, il a laissé à la postérité des milliers de dessins, de peintures, d’œuvres en tout genre, dont un peu plus de 200 sont exposés dans les galeries du Grand-Palais. Ce qui frappe dès les premières salles, c’est sa capacité à croquer en quelques traits de crayons, de pinceaux, un instant de vie. Portrait d’hommes hantant les couloirs du Moulin rouge, de femmes dévoilant sans pudeur leurs formes généreuses, tel la Grosse Maria, de danseuses de French Cancan, il va de son style expéditif bien au-delà des convenances de son milieu et offre un témoignage unique des mœurs de son temps. 

Comme happé par la modernité du trait, sa justesse, le visiteur se prend à rêver et plonge dans cet univers de stupre, de filles de joie, de gouailleuses au cœur d’or. De la Goulue à Jeanne Avril, en passant par Loie Fuller ou Yvette Gilbert, il esquisse silhouettes, gestes, leur donne vie sur les cartons qui lui servent de toile. Grivois, s’amusant d’un rien, facétieux, il n’a cure du conformisme bourgeois de ses contemporains. Il passe ses nuits à hanter les draps des maisons closes, à crayonner une silhouette, un corps épuisé, dont il tombe inévitablement amoureux. Jouisseur, dépravé, il immortalise à jamais ce demi-monde dont il est le prince déchu, contrefait. Avide de vie et de plaisir, la nuit tombée, il boit à se saouler de l’absinthe et dévoile avec acuité, justesse, l’envers du décor celui d’une bourgeoisie décadente en mal de sensations fortes. 

Résolument moderne, il l’est à la fois dans sa manière unique d’ébaucher ses œuvres comme pris d’une folle urgence de ne faire transparaître que l’essentiel, dans le choix des couleurs, dans son intérêt pour toutes les nouveautés industrielles, dans sa façon d’aborder le sexe frontalement. 

Gentleman, amuseur de la galerie, Toulouse-Lautrec fascine, envoûte, enivre. Rousse, sa passion, son obsession, blonde ou brune, c’est la femme, les femmes qui sont l’essence même de son art et donnent à son œuvre toute sa flamboyance. Pour s’en rendre compte, poussez sans tarder les portes du grand-Palais et laissez-vous emporter par cette rétrospective à la fois chronologique et thématique. 

Olivier Frégaville-Gratian d’Amore


Toulouse-Lautrec, résolument moderne
Grand-Palais – RMN
3 Avenue du Général Eisenhower
75008 Paris
Jusqu’au 27 janvier 2020
Prix 15 euros. 

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