Les conquérants de l’inutile

Dans cette période inédite, nous sommes tous touchés de plein fouet par cette épidémie et ses conséquences à venir, que ce soit personnellement, humainement, sentimentalement et évidemment professionnellement. Ainsi, dans cette période où l’on voudrait croire à des lendemains meilleurs, je ne parviens pas à contenir mes doutes comme mes peurs, ni un sentiment de colère grandissant. 

Pourtant, comment faire entendre la voix de la culture alors que nous comptions nos morts chaque jour ? Comment exprimer notre désarroi sans indécence, malséance ni opportunisme ? Comment défendre une parole commune quand le monde d’après qui se dessine, semble fait de singularités plutôt que de modèles ? Comment mettre en lumière l’injustice sans dénigrement ?

Je ne referai pas ici tout l’historique de ce qu’a subi le secteur culturel, et ce bien avant le début du confinement. Aucun d’entre nous n’a remis en question la nécessité de fermer nos lieux, de préserver la santé des équipes, des artistes et du public. Cet arrêt brutal nous a sonnés, tout s’est effondré en très peu de temps. Et pourtant, sans attendre, les artistes ont su se réinventer, mot si entendu. Les artistes ont été présents au quotidien virtuellement comme parfois physiquement sur leurs balcons ou au pied des immeubles.

Très tôt, nous avons aussi compris que cette crise allait être profonde et longue. Après les fins de saison, ce fut au tour des festivals d’être annulés les uns après les autres, et aujourd’hui nous sommes en plein doute sur la saison prochaine. Je crois que nous avons tous opté pour le choix de la prudence, de la raison. Mais nous avons fait ces choix seuls, sans cadre légal, sans positionnement, voire même à contre-courant de ce qu’on nous laisserait entendre.

En effet, on nous annonce le 16 avril que des petits festivals pourraient se tenir dès le 11 mai et en même temps, le déconfinement annoncé le 7 mai interdit les rassemblements de plus de 10 personnes jusqu’au 2 juin. On envisage une possible réouverture des théâtres en juin, mais avec un protocole encore à définir. Enfin, on interdit les rassemblements de plus de 5 000 personnes jusqu’au 1er septembre, mais on autorise la réouverture d’un parc d’attraction qui compte déjà plusieurs milliers d’employés et de bénévoles sur site avant même d’avoir accueilli un spectateur.

Face à cela, on nous demande de nous réinventer. D’amener la culture dans les établissements scolaires quand nous le faisons déjà depuis des années, de toucher de nouveaux publics quand nous cherchons tous déjà à permettre l’accès à la culture pour tous et chacun. Encore une fois, sans aucun cadre clair.

Pour terminer, comment ne pas parler du soutien au secteur culturel. L’annonce d’une année blanche pour les intermittents est aux yeux de l’opinion un soutien suffisant, voire excessif. Mais on ne peut résumer la culture à l’intermittence. Malgré tout, il est évident que le geste est fort, tout comme il est symbolique, même si nous attendons encore les mesures concrètes. Pour autant, est-ce une réponse suffisante ? Face à une industrie automobile en difficulté, se contente-t-on d’annoncer que les salariés licenciés auront droit au chômage pendant un an supplémentaire ?

Il ne s’agit pas ici de savoir si un emploi d’artiste vaut plus que celui d’un ouvrier chez Renault. Il ne s’agit pas non plus de savoir si le tourisme mérite plus que la culture. Mais force est de constater que la culture reste sur le carreau des politiques publiques, malgré les efforts conséquents de certaines collectivités territoriales, que cette crise ne fera que creuser un peu plus les inégalités de notre secteur et malheureusement accentuer la précarité des plus fragiles et qu’il est évident que les répercussions se feront encore sentir pendant deux à trois ans.

Pour conclure, je ne citerai pas ici Simon Leys, mais l’alpiniste Lionel Terray. Nous sommes des conquérants de l’inutile. Finalement, s’iln’était pas arrivé au bout de la face Nord de l’Eiger, le monde aurait-il été autrement ? Si nos théâtres ne réouvrent pas en septembre, le monde sera-t-il autrement ? Je sais juste que Lionel Terray, 70 ans plus tard, fait toujours rêver, est source d’inspiration, de développement personnel et d’emerveillement, donne un regard sur le monde, invite à la réflexion, crée des vocations, procure des émotions… Quand l’inutile semble pourtant essentiel.

Martin Roch, directeur du théâtre Le Piaf de Bernay

Crédit photos © Jean-Louis Fernandez, © Tylwyth Elder – Wikimedia Commons, © Jet Lowe – Wikimedia Commons

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