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Le Massacre du printemps, la vie au-delà de la mort

Tapie dans l’ombre, la mort rode. Elle s’immisce partout, emporte des êtres chers, confronte deux mondes parallèles, les aidants et les soignants. En mettant des mots sur la fin de vie de ses parents, Elsa Granat se livre à une vibrante introspection et signe, entre doutes et certitudes, entre émotions et faits aseptisés, une pièce bouleversante bien que complexe. Poignante ode à la vie.

Malgré l’orage qui gronde à l’extérieur, le printemps a envahi la scène du Studio-Théâtre d’Alfortville. Sur un immense tapis d’herbe factice, une fête semble avoir été donnée. Côté cour, est installée une table, sur laquelle restent quelques gobelets en plastique, des reliquats alimentaires et des fonds de bouteille. Devant une sorte cabane de jardinier aux murs sombres, une jeune femme enceinte (touchante Elsa Granat), Edith de son prénom, se repose sur un relax. D’une voix murmurée à peine audible, elle parle à son enfant. Elle lui exprime ses doutes, ses espérances. Elle livre ses pensées les plus intimes, les plus poignantes. Dans une longue litanie, elle lui raconte sa mère morte d’un cancer incurable après une lente agonie, son père décédé peu après d’un mal similaire, ses longs mois d’accompagnement enfermée dans une chambre d’hôpital.

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Changement de lumière, la future mère disparaît dans l’obscurité laissant ses pensées, ses souvenirs devenir réalité. Elle se revoit jeune fille, insouciante, errant dans les couloirs aseptisés d’un froid établissement de santé. la cabane s’est ouverte laissant apparaître monitoring et lit médicalisé. Elle se remémore les moindres détails de cette douloureuse période où les espoirs sont vains. Perdue, elle est confrontée à la froideur clinique du milieu médical, à l’humanité tempérée du personnel et à sa propre incapacité à gérer cette terrible et triste situation. Trop jeune, elle est comme broyée par le système faisant le maximum pour offrir à sa mère des derniers jours heureux. Vieillie prématurément par la perte de ses parents, elle apparaît abimée, âgée, mais toujours avec cette flamme de vie au cœur. Derrière la tristesse, l’incompréhension, la douleur, elle se libère de ses peurs dans un flot ininterrompu de paroles mêlant les époques, les lieux avant de donner sereinement la vie.

Loin d’être misérabiliste, ce récit chaotique s’apparente à un flirt singulier avec la mort. il nous entraîne au cœur des pensées de la jeune auteure et nous confronte à nos propres angoisses. Croquant avec malice le monde hospitalier, Elsa Granat s’intéresse aux personnes derrière le métier. Elle s’intéresse aux failles, aux blessures de l’infirmière, de l’interne. Elle montre leur humanité cachée derrière le masque d’une indifférence feinte, leur délicate posture entre la froideur administrative et leur compassion pour les malades et leur famille. Elle dévoile l’envers du décor pas si beau, pas si rose. Elle se livre sans fard dans ce texte poignant et un brin décousu.

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S’impliquant dans la mise en scène et dans le jeu, l’épatante Elsa Granat s’est entourée d’une talentueuse troupe de comédiens. Héléne Rencurel est ce médecin névrosée qui n’a pas appris à parler aux familles, qui ne sait pas ce qu’est la compassion. Submergée par ses propres émotions, elle est à deux doigts de craquer et d’envoyer tout valdinguer. Clara Guipont est cette infirmière prise en étau entre ses sentiments et la dure réalité de son métier. Confrontée à la mort tous les jours, elle finit par craquer dans une scène presque anthologique. Jenny Bellay est Edith âgée. Touchante, drôle, elle a su, avec malice, garder toute la vitalité, la juvénilité de la jeune fille qu’elle était avant que la maladie de sa mère se déclare. Enfin, Edith Proust est cette jeune fille détonante, pleine de rêves, que le destin a obligé à mettre en parenthèse pour accompagner la fin de vie de ses parents.

Si on peut regretter le côté un brin bordélique du récit, on se laisse embarquer par ce troublant et intime plaidoyer, cette hymne à la vie qui interroge nos consciences. Malgré quelques longueurs, ce Massacre du printemps touche au cœur nous laissant un temps sonné.

Olivier Frégaville-Gratian d’Amore


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Au Studio-Théâtre d’Alfortville, Elsa Granat nous invite à son Massacre du printemps

Le Massacre du printemps d’Elsa Granat
Studio-Théâtre d’Alfortville
16, rue Marcelin Berthelot
94140 Alfortville
jusqu’au 15 mars 2017
du lundi au vendredi à 20h30, le samedi à 17h et à 20h30
relâche les dimanches et jeudi 9 mars

travail dirigé par Elsa Granat
dramaturgie de Laure Grisinger
Avec Jenny Bellay 90, Elsa Granat 34 ans, Edith Proust, Clara Guipont, Helene Rencurel et Antony Cochin
Création musicale d’Enzo Bodo et d’Antony Cochin
création lumière de Vera Martins
Costumes de Marion Moinet
Compagnie tout un ciel

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