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La Fusillade sur une plage d’Allemagne, insidieuse plongée en enfer

Abordant le sujet brûlant des tueries de masses, Simon Diard nous entraîne de sa plume compulsive, itérative, dans un tourbillon singulier, anxiogène, fait de suppositions qui mettent à mal nos certitudes et nous empêche de saisir toute la finalité de cette œuvre mystérieuse que souligne habilement la mise en scène âpre et radicale de Marc Lainé. Un ovni théâtral captivant qui bouscule les codes.

Sur une scène surélevée, quatre hommes et une jeune femme font cercle autour d’une étrange fosse. Ils semblent totalement magnétisés par ce qu’elle contient. Longtemps, aucun mot n’est prononcé, aucun mouvement n’est esquissé, laissant notre imagination vagabonder sur le sens de la situation qui nous est présentée. Mais, les premiers gestes nous confrontent à une funeste et cruelle réalité, un homme est bien couché dans ce trou creusé dans la terre meuble. Comment s’est-il retrouvé là ? Comment ces êtres somme toute communs, banals en sont arrivés à cette extrémité ? Sont-ils bourreaux ou victimes ?

Fussilade_plage_allemagne_theatre-ouvert_simon-diard_marc-laine_©Christophe-raynaud-de-lage_0304_@loeildoliv

Imperceptiblement, nous devenons les témoins à nos corps défendant de ce qui se joue au cœur de cette sombre forêt dont on devine les arbres dans d’inquiétantes ombres projetées sur l’écran qui sert de fond de scène. Les visages de nos cinq quidams se tournent lentement vers nous, cherchant de leur air goguenard nos regards. Une angoisse impalpable, incertaine nous étreint. Faisant fi du quatrième mur et de toute règle de jeu, chacun à son tour, conte, raconte une singulière histoire dont il nous fait confidence. Mais, comme pour les poupées russes, malgré quelques ressemblances, chaque récit évoque des réalités, des fictions fort différentes ayant comme unique point commun une rage folle, une violence furieuse à l’origine de pulsions meurtrières.

Avec une verve textuelle particulièrement bien ciselée, Simon Diard nous entraîne sur des terrains glissants où chaque bribe que l’on capte se dérobe aussitôt. Bien évidemment, la pièce, bien qu’écrite avant les attentats du 13 novembre, nous plonge au cœur de ce drame sanglant, de toutes ces tueries de masse qui alimentent trop régulièrement nos fils d’actualités. Il ne cherche pas à expliquer, à comprendre, mais bien à nous emmener à ce moment de bascule où un homme victime d’une balle perdue lors d’une fusillade décide d’éliminer toute sa famille, où ce jeune adolescent blond comme les blés qui, un jour d’été, décide de massacrer à coup de kalachnikov tous les gens venus profiter d’une plage d’Allemagne, etc. Usant et abusant des itérations comme d’un couplet de chanson, il nous force à perdre pied, à nous laisser porter uniquement par les mots prononcés, sans tenter de comprendre vraiment de quoi il retourne. Il est d’ailleurs fascinant de voir à quel point le jeune auteur s’est appuyé sur les techniques cinématographiques du plan-séquence pour construire cette œuvre étrange, insolite.

Fussilade_plage_allemagne_theatre-ouvert_simon-diard_marc-laine_©Christophe-raynaud-de-lage_0249_@loeildoliv

De cette matière narrative jouant des mises au point, des flashbacks, des témoignages discordants, des histoires parallèles, Marc Lainé se sert de base pour sa mise en scène particulièrement radicale, frontale. Forçant notre imaginaire, il nous plonge dans l’abomination des attentats sans pour autant nous étrangler, nous saturer de visuels crus. C’est d’autant plus cinglant, saisissant.

Porté par cinq comédiens habités (Ulysse Bosshard, Cécile Fišera, Jonathan Genet, Mathieu Genet et Olivier Werner), ce thriller dans les méandres de cerveaux psychotiques, malades, dans celui de potentielles victimes prêtes à tout pour enrayer le mal, captive sans pour autant apporte de réponse laissant à chacun le loisir de construire sa propre histoire, sa propre réflexion. Après tout, on n’est pas toujours obligé de tout connaître, de tout savoir. Prenant !

Olivier Frégaville-Gratian d’Amore


Aff_fussilade plage allemagne_simon Diard_Marc Laine_@loeildoliv

La Fusillade sur une plage d’Allemagne de Simon Diard
Théâtre ouvert – Salle de la Coupole
4 bis, cité Véron
75018 Paris
jusqu’au 10 février 2018
les mardi & mercredi à 19h et du jeudi au samedi à 20h
durée 1h environ

mise en scène, scénographie de Marc Lainé
avec Ulysse Bosshard, Cécile Fišera, Jonathan Genet, Mathieu Genet, Olivier Werner
lumières de Nicolas Marie
vidéo de Vincent Griffaut

Crédit photos © Christophe Raynaud de Lage

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