Karine Ponties, magicienne d’images et des corps

Aux Festival les Brigittines à Bruxelles, avant d’investir le Théâtre Jean Vilar de Vitry-sur-Seine, Karine Ponties présente sa dernière création Lichens, une pièce inspirée d’un film d’animation. Curieuse, passionnée, la chorégraphe castraise, à la tête de la compagnie La Dame de Pic, revient sur son histoire, son attrait pour la danse et l’art vivant.

Comment la danse est-elle entrée dans votre vie ?

Karine Ponties : J’ai commencé la danse vers 8 ans, on habitait alors en Espagne. Je faisais déjà de la musique mais j’étais une enfant hyperactive. J’avais besoin de me dépenser. Un jour, j’ai demandé à ma mère comment on pouvait canaliser ce trop-plein d’énergie. Elle m’a alors inscrite à des cours de danse à l’école Juan Tena et Ramon Soler, ce qui était avant tout un défouloir.  Jusqu’au jour où, je ne sais pour quelle raison, je me suis disciplinée et j’ai commencé à prendre cette activité très au sérieux. Très vite, j’ai décidé que c’était ce que je voulais faire plus tard. J’étais très déterminée. À 15 ans, j’ai été engagée pour l’opéra rock Evita à Barcelone. Etant la plus jeune, mon père a dû signer un accord parental devant le juge. À partir de ce moment-là, j’ai fait un pacte avec lui : si je réussissais mes études, je pourrais continuer à danser. J’ai joué 200 représentations – au rythme de 2 par jour – puis le projet est parti en tournée en Amérique Latine. Malheureusement, j’étais encore mineure et mes parents n’ont pas voulu que j’y participe pour que je puisse poursuivre mes études.

Quel est en quelques mots votre parcours ?

Karine Ponties : En 1985, j’ai intégré Mudra, l’école de Maurice Béjart à Bruxelles, pour devenir danseuse-interprète. Puis j’ai travaillé avec plusieurs chorégraphes, notamment Frédéric Flamand, Michèle Noiret, Nicole Mossoux / Patrick Bonté et Pierre Droulers, avant de fonder ma propre compagnie en 1995. En 1996, j’ai présenté ma première pièce Planta Baja au Théâtre Public. Aujourd’hui, j’ai créé une quarantaine de pièces, dont certaines ont été primées.

Quelles sont vos sources d’inspirations ?

Karine Ponties : elles sont multiples, proviennent de la peinture, du cinéma, de la littérature, de la photographie, et surtout de l’animation, rarement de la danse. Le dessin et l’animation ont une place à part entière dans mes créations. Depuis toujours, Jan Svankmajer, Stasys Eidrigevicius, Youri Norstein, Alexandre Petrov, Gianluigi Toccafondo, Albin Brunovsky, Vladimir Kokolia, Stefano Ricci, Thierry Van Hasselt, Stefan Zsaitsis, sont des puits sans fond pour ma recherche et souvent des points de départ. Le dessin m’ouvre à des univers très singuliers, il me fascine en cela qu’il est une pensée en mouvement. C’est une histoire de regard. Il est souvent un moyen d’expression commun à de nombreux créateurs et c’est même un certain langage universel présent dans toutes les cultures. Sa plus grande force c’est la fragilité du trait, qui pousse à l’imaginaire, et son caractère intime nous permet de plonger dedans. Ces œuvres contiennent des secrets, des plis de l’extraordinaire et de l’extravagance dans lesquels on peut se « lover » ou s’attarder. Elles semblent légères, mais appellent l’œil, le regard. Les dessins regorgent de matières très vivantes qui perturbent et enrichissent mon propre univers et ma démarche de création. Le film d’animation représente pour moi la magie du mouvement. Il me semble très similaire au travail chorégraphique. Dans le cinéma d’animation, comme dans toute ma recherche chorégraphique, la réalité poétique naît des oppositions de réalités créées par le montage ou les métamorphoses.

Comment est né Lichens ?

Karine Ponties : J’ouvre le travail de création de Lichens à partir du film le Conte des Contes de Iouri Norstein sur lequel j’ai « trébuché » il y a une dizaine d’années. Je l’ai vu, revu et montré maintes fois, c’est un bijou d’animation qui me touche profondément. Rigueur et pudeur, tendresse infinie et dénonciation de la folie des hommes, font des dessins animés de cet artiste russe, une parabole morale, imbibée de compassion. Ce film est une superposition de mythes, d’éléments poétiques et de rythmes sonores, des plans où tout est vivant, où le regard a le temps de se promener, de se forger, d’être lui-même. Il absorbe en lui-même le tendre et le tragique, la poésie et la douleur, entrelaçant notre passé avec le présent en une fantastique synchronisation. C’est un film sur la mémoire d’une génération dont l’enfance a coïncidé avec la guerre et dont la conscience présente est marquée par toute la qualité polyphonique de l’Histoire. Ce n’est pas seulement un simple film sur la mémoire, mais c’est un film construit comme la mémoire elle-même, comme la texture structurelle de notre conscience. Son travail obsédant, méticuleux sur les atmosphères, les réminiscences fait une suite de tableaux qui deviennent goutte à goutte des histoires d’humanité. Le film parvient à nous faire éprouver, au-delà de tout élément factuel, uniquement notre magnifique fragilité d’être vivant. Le Conte des contes fonctionne en tant que sensations révélées. Ce film me touche aussi parce que, dans le travail de Norstein, le niveau de l’art ne dépend pas de l’échelle de l’évènement qui est représenté. Et lorsqu’il évoque des sujets graves comme la guerre, c’est par des détours percutants.

Comment l’écriture est-elle venue ?

Karine Ponties : Cela surgit par flaques, par flashes dans l’écriture, sans cesse menacée d’extinction. Une esthétique faite d’une multiplicité de singularités, d’une pluralité d’exceptions qui nous propose, à partir d’entrées discrètes, de nous rendre sensible au nomade, au vagabond, au flou, à l’impur, au mélangé au bigarré. Ces mêmes entrées permettent d’aborder la question de « l’anti-récit » en proposant de substituer à la narration linéaire des associations étranges et des logiques « fantastiques » ou en invitant à ouvrir « les trappes intérieures » À voyager dans l’épaisseur des choses.

Pourquoi ce titre Lichens ?

Karine Ponties : A priori cela n’a rien à voir, et pourtant… Quand on interroge Le Conte des Contes, on trouve un rapport au temps, à la temporalité. Le temps induit par évènements et sensations. Une liaison entre présent, passé et futur.  On y trouve des saisons mais aussi un temps figé. Le lichen, organisme vivant, est formé grâce à l’association de deux symbiontes : une algue unicellulaire et un champignon qui complètent mutuellement leur alimentation. Ils forment une symbiose : au sens strict, il s’agit d’une relation très étroite entre deux partenaires qui restent en contact physique étroit et quasi permanent, sans préjuger du tout de la nature de leur relation. Le lichen est une inscription dans le temps. C’est aussi une texture, empreinte de deux extrêmes : la douceur et la rugosité. Le lichen qui fait sens est celui qui s’incruste dans la pierre, inatteignable. Les lichens sont des avertisseurs naturels. Ils sont résistants, résilients, s’accrochent pour survivre et vivent en symbiose.

Comment travaillez-vous avec vos interprètes ?

Karine Ponties : Je travaille de manière exhaustive, sur base d’improvisations dirigées en gardant une trace systématique sur support vidéo, en supplément des notes de travail. Cette collecte rassemble pour chaque spectacle entre 50 et 80 heures de matériel utilisable, que je visionne plusieurs fois et sélectionne soigneusement ce qui fera les fondations de la pièce. Cette recherche nécessite du temps et un dialogue entre tous ceux qui acceptent de s’y investir. C’est une manière très brute de créer par le labeur. La matière à ciseler est souvent en opposition, en contradiction. Mon but est donc de débusquer chez les opposés des liens possibles. Comme un chercheur, un alchimiste qui trouve l’accord d’un infime mélange de substances instables. Il faut ensuite que les interprètes réapprennent ce qui est sorti de ces improvisations dirigées, très longues, et, dans lesquelles ,arrive le moment où le corps lâche prise, ce moment de grâce.

Et avec les autres membres de la compagnie ?

Karine Ponties : Le travail de création est pour moi un travail de partage, de collaboration. Sur le plateau, c’est un assemblage, un enchâssement, une combinaison de compétences qui créent la singularité. Créer ensemble, c’est raffiner un matériau brut, profiter du fait d’être ensemble pour aiguiser la matière, avoir plusieurs angles de vue sur une chose, et échanger nos similitudes bien sûr, mais surtout mettre à profit nos différences. Le rapport entre mouvement, son, lumière, scénographie sont encore trop souvent pyramidaux. C’est l’inverse que nous cherchons. Les dimensions lumineuses et sonores occupent une place aussi fondamentale sur scène que celle des corps. C’est pour cela que j’ai besoin de la convoquer dès le début de la création. Guillaume Toussaint Fromentin, qui m’accompagne dans la création à la dramaturgie et aux lumières, assiste et nourrit les improvisations. Il suit le processus d’écriture de la chorégraphie et quand il construit la lumière je réagis aussi à ses propositions. C’est un aller-retour constant entre nous deux, assez organique et intuitif. Il en va de même avec David Monceau qui compose la musique. Cela fait maintenant plus de 10 ans que je partage les moments de création avec eux deux, et Eric Domeneghetty (interprète, conscience globale au plateau). Avec Lichens, une nouvelle rencontre s’est faite avec Gaëlle Marras qui a réalisé les costumes. Nous avons en commun une fascination pour le corps humain autant par la manière dont il est constitué que par sa manière de transcender cette constitution. Le corps est comme un nuage, toujours en transformation, une source d’inspiration infinie. Nous cherchons à y reconnaître des formes, des émotions et les faire apparaître, les désigner au spectateur.

Avez-vous d’autres projets ?

Karine Ponties : en tout premier lieu, faire vivre les spectacles déjà créés comme Same Same, Every Direction Is North ou Fovea qui sont en tournée au moins jusqu’à la fin 2020. Je mène également un enseignement en mouvement scénique avec les élèves de première année, section théâtre, de l’École supérieure artistique de Mons (Belgique) et dirige quelques projets « Corps » avec les élèves de Master. Enfin, avec Pauline D’Ollone, une jeune comédienne et metteuse en scène, nous allons créer Phèdre, projet de théâtre et danse. Formée à l’INSAS, elle fait appel dans son théâtre à une grande physicalité, un sens aigu du rythme et de la musique. C’est ce qui m’a plu du coup nous avons décidé de coproduire ce spectacle avec la compagnie.

Propos recueillis par Olivier Frégaville-Gratian d’Amore


Lichens de Karine Ponties
Les Brigittines le 5 mars 2020
Théâtre Jean Vilar
1, place Jean-Vilar
94400 Vitry-sur-Seine
Le 13 mars 2020
Durée 50 min

Chorégraphie de Karine Ponties
Avec Ares D’Angelo, Eric Domeneghetty, Vera Gorbacheva, Liesbeth Kiebooms, Nilda Martinez, Jaro Vinarsky
Collaborateur artistique et créateur lumières Guillaume Toussaint Fromentin
Collaborateur artistique et régisseur plateau Quentin Simon
Musique originale de David Monceau
Scénographie de Valérie Perin
Costumes de Gaëlle Marras

Crédit photos © Andrea Messana et crédit portrait © Andrey Stepanov

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