Gaelle_Billaut Danno_Trahisons_Lucernaire_© Alexandre Icovic_@loeildoliv

Gaëlle Billaut-Danno, comédienne féministe

Silhouette gracile, démarche légère, Gaëlle Billaut-Danno a ce soupçon de grâce qui charme au premier regard. Après des années passées en marge du monde du spectacle, cette enfant de la balle s’est découvert une passion vitale pour le théâtre et ses atours. Devenue comédienne presque par hasard, elle suit depuis sa bonne étoile défendant sur les planches des personnages de femmes fortes, humaines. Rencontre.

Gaelle-Portrait-Noir-et-blanc_©Emilie-Deville_@loeildoliv

C’est dans un café parisien chic non loin de l’Opéra de Paris que la charmante comédienne nous donne rendez-vous. Tenue élégante, le geste assuré, elle nous invite à la rejoindre sous la verrière de l’établissement. Voix douce, un brin anxieuse – dans quelques jours, Trahisons d’Harold Pinter, mis en scène par Christophe Gand, reprend au Lucernaire, elle tient l’unique rôle féminin, une épouse aimante, mais rêvant d’exister pour elle-même de s’émanciper – elle accepte de revenir sur son enfance particulière dans l’ombre de sa mère la comédienne Jacqueline Danno, son parcours professionnel singulier passant du marketing au monde du spectacle, avant de nous parler de ce qui la fait vibrer, des rencontres qui ont ,par touches guidé ses pas au sein de la famille théâtre.

Enfant de la balle

Gaëlle-Portrait-nature-serieux_©-Emilie-Deville_@loeildoliv

Tombée au pays de l’art vivant dès sa plus tendre enfance, Gaëlle Billaut-Danno a fait dans un premier temps un vrai rejet de ce métier. « Quand tu es petit, raconte-t-elle, tu as envie d’avoir tes parents pour toi, de partager avec eux tous les petits moments du quotidien. Malheureusement, ma mère, qui est à la fois comédienne et chanteuse, était souvent absente. J’avais l’impression désagréable qu’elle était plus disponible pour son métier que pour moi, que les planches me la volaient. Je passais mon temps à attendre qu’elle revienne. Je n’arrivais pas à voir son travail comme quelque chose de réjouissant. Pourtant, j’avoue avoir pris énormément de plaisir à la voir jouer sur scène. Ce qui était le plus douloureux pour moi, c’était d’assister à ses tours de chants. Entière, ma mère s’y mettait dans des états émotionnels extrêmes. Elle était incapable de mettre des filtres entre performance et réalité. Du coup, j’avais l’impression que ce qu’elle exprimait était ce qu’elle ressentait. » Très rapidement, la jeune fille rejette tout ce qui touche au monde du spectacle. « Loin d’être fascinée par cet univers de paillettes dont je connaissais les dures coulisses, se souvient-elle, j’avais besoin de me réaliser ailleurs. Du coup, j’ai décidé de faire deux années de prépa HEC pour intégrer ensuite une école de commerce. »

Working girl

Gaelle Portrait disco_©Nathalie Rouckout_@loeldoliv

À peine ses diplômes obtenus, la jeune femme intègre le groupe de presse du Figaro. Sous le regard admiratif de ses parents, elle gravit un à un les échelons et décroche après 5 ans de loyaux services, le poste de directrice de la promotion du Figaroscope et celui de co-directrice de La Solitaire du Figaro. Douée, sociable, elle est repérée par Foresight, une société anglaise spécialisée dans la promotion et le marketing pour le cinéma. Connus à Londres pour gérer, entre autres, les budgets de Disney, les dirigeants cherchent à s’implanter en France. « Le courant est passé très vite, explique-t-elle. J’ai accepté leur offre et j’ai rejoint l’aventure. De loin, ma mère suivait ma carrière, elle était ravie et fière que je ne fasse pas le même métier qu’elle. Elle a toujours estimé qu’être comédienne était un engagement fort, qu’il ne fallait le faire que si c’était vital. À l’époque, son discours m’énervait, mais avec le temps, j’ai compris ce qu’elle voulait dire. Et elle avait raison. Je sais qu’au fond, ma mère aurait préféré être comme son père et son grand père, marin breton. La vie en a décidé autrement elle est devenue saltimbanque pour quitter le foyer familial et se réaliser. Et elle a bien fait ! C’est une immense artiste. » Durant quatre années, Gaëlle Billaut-Danno prend plaisir à travailler comme codirectrice de la filière française de Foresight. En parallèle, une amie proche lui propose de façon insistante de l’accompagner à des cours de théâtre en amateur à la salle Pleyel. « Après plusieurs refus, se souvient-elle, j’ai fini par céder. Au bout de quinze jours, elle a abandonné, moi j’ai continué. En fait cela a réveillé quelque chose au plus profond de moi que j’avais étouffé, enfoui.,que je m’étais interdit !Lentement, cela a pris le pas sur ma vie professionnelle. Je vivais théâtre. » A 29 ans, un concours de circonstances a permis à la comédienne en herbe de franchir le pas.

Artiste dans l’âme

gaelle glam_©Emilie Deville_@loeildoliv

Après avoir négocié son départ de Foresight afin de se consacrer entièrement à sa nouvelle passion, Gaëlle Billaut-Danno fait ses premiers pas sur les planches au théâtre de Nesles en 2001. « J’ai vraiment pris conscience, se souvient-elle avec émotion, que c’était ma destinée, que c’était sur scène que je l’allais m’épanouir entièrement. Même si j’en mesurais pleinement les risques ! Si mon père m’a tout de suite soutenu dans cette nouvelle expérience, dans ce changement de cap à 180 degrés, ma mère était plus inquiète. J’étais de toute façon décidée, je me suis donc jetée à corps perdu dans ce métier de saltimbanque. » De petits tournages en seconds rôles pour le théâtre, la gracile jeune femme fait son bonhomme de chemin. Croyant aux signes, elle saisit les cadeaux que la vie lui fait. « Lors d’une remise de prix, raconte-t-elle, j’ai eu la chance de faire la connaissance fortuite de Pierre Santini. À l’époque, il n’avait pas encore le théâtre Mouffetard. Ce fut un joli coup de foudre amical qui par bonheur dure encore aujourd’hui. On a continué à échanger sur le métier, un an durant. Quand il fut question qu’il mette en scène sa première pièce en tant que directeur des lieux, qui s’intitulait Mariage en blanc, il m’a proposé, dans sa grande générosité, d’être son assistante. Ce fut ma première expérience à la mise en scène. C’était incroyable. » Le Mouffetard devient une seconde maison. En 2006, elle se glisse dans la peau de Blanche d’un Tramway nommé Désir, la pièce culte de Tennessee Williams, dans une mise en scène d’Elsa Royer. « Habiter ce personnage abîmé par la vie m’a particulièrement marqué, se souvient-elle. C’est un rôle en or, celui d’une femme fragile, d’un être qui sombre doucement dans la folie. Ensuit, il y a eu la très belle rencontre avec Xavier Lemaire, avec qui j’ai aussi eu la chance incroyable de jouer des rôles marquants telle Sylvia du Jeu de l’amour et du hasard de Marivaux ou de Lechy de l’Échange de Paul Claudel. » Menant habilement sa carrière, la jeune femme se fait doucement un nom. Passionnée, son esprit structuré par des années de marketing et d’école de commerce, elle s’intéresse à tous les rouages du métier. « Aujourd’hui, explique-t-elle, il me semble que de plus en plus il faut être moteur dans les projets. Pour cela, il faut connaître un peu tous les rouages : mise en scène, diffusion, production. Ainsi, quand tu rencontres les différents acteurs qui travaillent autour de la création d’une piéce tu es plus à même de les comprendre, de parler le même langage. C’est un atout je pense. Je prends chaque nouvelle expérience comme une chance d’ajouter une nouvelle corde à mon arc ! C’est aussi pour ça que j’ai accepté de prendre la direction de la programmation du théâtre Simone Signoret de Conflans-Sainte-Honorine pendant 3 saisons. »

Célimène, un tournant

Celimene_et_Cardinal_2_comedie_Bastille_@loeildoliv

Il y a dans la vie des moments qui marquent plus que d’autres, des pièces qui résonnent en nous différemment. C’est le cas de Célimène et le Cardinal de Jacques Rampal pour Gaëlle Billaut-Danno. « Je m’en souviens comme si c’était hier, raconte-elle troublée, j’étais très jeune, quand je suis allée voir accompagnée de mes parents, la pièce à sa création. Sur scène, s’affrontaient Ludmila Mikaël et Gérard Desarthe, j’étais fascinée. À l’époque, je n’avais aucune intention d’être comédienne, mais j’ai ressenti quelque chose d’étrange en moi. Et je me suis secrètement dit que si un jour je devais monter sur les planches, ce serait pour jouer cette femme forte, drôle et intelligente. Je me souviens que le texte fin, riche, écrit dans la langue du XVIIe siècle et si magistralement interprété m’avait transportée à l’époque, tant il paraissait actuel. » Et puis des années plus tard, la vie lui a fait un nouveau cadeau. « C’était un peu comme un rêve de jeune fille, raconte-t-elle. Un jour, lors d’un dîner d’après-représentation d’un Tramway nommé Désir, nous étions 15, à l’autre bout de la tablée, j’entends parler de Célimène et du Cardinal. Je tends l’oreille et découvre que l’un des convives est Jacques Rampal. On commence à discuter, le courant passe très vite. Il me complimente sur mon interprétation et se met à rêver de me voir défendre Célimène sur scène. » Six ans plus tard, il appelle la comédienne pour lui proposer de partir en tournée en Inde avec la pièce. C’est le début d’une aventure singulière, étonnante qui perdure aujourd’hui encore, malgré le décès, il y a un peu plus de deux ans du dramaturge. « Avec Jacques, se remémore-t-elle avec émotion, nous avons tout monté ensemble. Rapidement, nous nous sommes mis d’accord pour demander à Pierre Azéma de jouer le rôle du Cardinal. Et nous sommes parti en Inde, un peu la fleur au fusil je l’avoue. Ce furent trois semaines extraordinaires. En rentrant, Il m’est apparu évident que l’aventure ne pouvait s’arrêter là. Nous avons donc confié la reprise de la mise en scène à Pascal Faber et Bénédicte Bailby. Puis j’ai proposé le projet à Christophe Segura, un ami, producteur audacieux. Après quelques brèves hésitations, il a décidé de nous suivre. On a fait, trois festivals d’Avignon, une reprise au Théâtre Michel, et plusieurs exploitations à la Comédie de Bastille soit plus de 350 représentations. Le succès ne s’est jamais démenti. C’est pour moi un cadeau inestimable que m’a fait Jacques, d’autant que ce rôle m’a permis d’être nominée aux Molières. Ça n’a pas de prix surtout quand on sait combien ce métier est fait de questionnements et combien la reconnaissance de nos pairs est importante. »

Un Pinter à l’affiche

Trahisons - Pinter_Lucernaire_3_© Alexandre Icovic_@loeildoliv

Alors que Célimène et le Cardinal continue de tourner, Gaëlle Billaut-Danno fait quelques incursions à la télévision, notamment dans la saison 6 d’Engrenages. Elle aussi assiste Eric Bouvron et Anne Bourgeois à la mise en scène des Cavaliers d’après le roman de Joseph Kessel, Molières du spectacle privé en 2016. Puis c’est un autre très beau projet théâtral qui va lui être proposé. « C’est grâce à Yannick Laurent, explique-t-elle, que j’ai rencontré lors d’un stage, que je suis arrivée sur ce projet. Il était en train de monter avec un jeune metteur en scène, Christophe Gand, Trahisons, une pièce d’Harold Pinter. Ils étaient à la recherche d’une comédienne pour jouer le rôle d’Emma, Tous les deux sont venus me voir jouer dans Célimène et le Cardinal. Apparemment ils ont été convaincu (rires), puisqu’ils m’ont proposé le rôle dans la foulée, que j’ai accepté sans hésiter. C’est typiquement le type de personnage fort et touchant que j’aime défendre. Emma est heureuse en couple, mais elle a besoin de plus. On est dans les années 1970, en pleine révolution sociale, sexuelle. Elle découvre qu’une femme peut aussi exister pour elle-même. Elle se prend à rêver d’autre chose. C’est une féministe rêvant d’égalité. » Parfaitement cintrée dans les costumes de Jean Daniel Vuillermoz qui souligne sa fine silhouette, Gaëlle Billaut-Danno irradie sur la scène de Lucernaire, où la pièce a été créée en août 2017. Face au succès qui se dégage de ce trio complice, Trahisons est actuellement repris jusqu’au 18 mars 2018 avant de s’installer tout le mois de juillet au théâtre Buffon dans le cadre du Festival d’Avignon. Boulimique de travail, comédienne passionnée, elle sera en même temps sur la scène de l’Actuel Théâtre dans une adaptation du film de Woody AllenMeurtre mystérieux à Manhattan, mise en scène par Elsa Royer, où elle donnera la réplique à Patrick Braoudé, Virginie Lemoine, Catherine Hosmalin, Luc Gentic et Benjamin Boyer. Pour l’occasion, elle se glissera dans les pas d’Anjelica Huston pour interpréter Marcia.

Artiste engagée

Aux larmes_Gaelle Billaut Danno_© alain guizard_@loeildoliv

Défenseuse du droit des femmes, Gaëlle Billaut-Danno s’est engagée dans l’Association Aux Larmes Citoyennes, créée par deux comédiennes Vanessa Valence et Hélène Bizot. « Face à la violence quotidienne faite aux femmes, s’insurge-t-elle, je ne pouvais que rejoindre mes camarades dans ce combat. J’ai donc accepté de poser en Marianne, comme plusieurs autres artistes. Plusieurs expositions sont à venir en France à partir du mois de mars. Pour moi, c’était particulièrement important se soutenir cette cause, pour qu’on n’oublie pas que pour certaines femmes c’est toujours une réalité ! Pour finir, je citerai la fameuse phrase de Simone de Beauvoir, slogan de A.L.C : n’oubliez jamais qu’il suffira d’une crise politique, économique ou religieuse pour que les droits des femmes soient remis en question. Ces droits ne sont jamais acquis. Vous devrez rester vigilantes votre vie durant. »

Propos recueillis par Olivier Frégaville-Gratian d’Amore


Crédit photos © Emilie Deville, © Nathalie Rouckout, © Alexandre Icovic & © Alain Guizard

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