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Dom  Juan, un Molière au goût du jour

Des étoiles, des planètes, remplissent les cintres de l’Odéon, comme autant de donzelles bafouées par l’impénitent séducteur. Garantes des cieux et de la morale, elles épient, surveillent et menacent l’homme de peu de foi. Vibrantes, grondantes, elles trépignent de voir enfin tomber, foudroyer, ce blasphémateur amoral et cynique. Vidant le plateau d’un décor encombrant, décortiquant le texte de Molière avec une minutie toute particulière, Jean-François Sivadier inscrit son Dom Juan dans l’air du temps et signe une adaptation ingénieuse et populaire qui ravira néophytes et amateurs de grand théâtre. Dans le rôle-titre, Nicolas Bouchaud, c’est certain, vous attrapera dans ses rets séducteurs et enjôleurs. Alors n’hésitez pas : laissez-vous tenter et assister à sa fin vertigineuse.

Sur scène, une tornade d’une rare violence semble avoir emporté tout le décor. Ne restent que quelques débris métalliques et un immense plancher en bois. Dans les cintres, un nombre incalculable de planètes et d’étoiles éclairent le plateau et dardent leur regard sur l’espace dévasté. Un homme apparaît. Vêtu de haillons sombres et sales, portant bonnet, il harangue la foule d’une tirade fascinante, à contre-pied du politiquement correct, vantant les vertus vitales du tabac.

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Valet de Dom Juan, Sganarelle (Fantastique Vincent Guédon) louvoie entre la fidélité qu’il doit à son maître et le salut des personnes que ce dernier n’aura de cesse de pervertir. Homme de morale, il dénonce à qui veut l’entendre les frasques de ce seigneur sans foi ni loi. Peureux de nature et pleutre, il se laisse embobiner par les belles paroles de ce dernier et, à contre-cœur, accepte de plaider en sa faveur auprès des belles demoiselles et des hommes qui voudraient lui transpercer le cœur de leur épée. N’est-il pas, d’ailleurs, plus subversif, plus destructeur que celui qu’il sert ? Son double discours, sa naïveté feinte, sa capacité prodigieuse à dévoiler la sombre et noire pensée de son maître, font de lui le pivot de cette nouvelle et ingénieuse adaptation de la pièce de Molière.

Evidemment, Dom Juan (époustouflant Nicolas Bouchaud), n’est pas en reste. Cabotin, aguicheur, il entre par la salle, séduit une ou deux spectatrices à la volée. Il les cajole, leur offre des fleurs avant de les leur reprendre pour mieux les proposer à d’autres. Incapable de fixer son attention, il est fasciné par le beau sexe et le prouve. Amoureux du genre humain, il s’intéresse à tout ce qui porte jupon. Un sourire, un geste gracieux l’attirent. Sautant d’un lit à l’autre, promettant mariage à tour de bras, jamais il ne s’arrête, cherchant toujours ailleurs, rêvant d’enlacer toutes les femmes. Mais la belle Elvire (étonnante Marie Vialle), arrachée du couvent par ce bourreau des cœurs, ne l’entend pas ainsi. Fière, ardente, l’humour cinglant et ravageur, cette épouse d’un jour réclame au mieux son dû, au pire une vengeance. Fuyant le champ de bataille, l’homme couard, incapable de se laisser enferrer par les charmes de la belle, déjà fanés à ses yeux, erre de ville en ville.

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Honte de son père, Dom Juan blasphème Dieu et trompe les hommes crédules qui lui font confiance. Séducteur et enjôleur, de sa gouaille autant que de son silence, il retourne les esprits de ses détracteurs, les transformant malgré eux en ses plus fidèles louangeurs. Mais le ciel, omniprésent, veille. Il gronde, tempête, menace de s’effondrer, avertissant l’invétéré pécheur qu’il ne tolérera pas plus longtemps une telle conduite et que ses nombreux crimes devront un jour prochain être amendés dans le sang.

S’affranchissant des règles rigides du théâtre classique, Jean-François Sivadier imagine un Dom Juan contemporain, un peu ringard, vieux beau sur le retour, libertin décati mais incroyable séducteur. Il signe ainsi une mise en scène ingénieusement décousue, au rythme endiablé et à la scénographie proche du capharnaüm. Malgré quelques longueurs, l’ensemble porte haut le verbe de Molière et réjouit l’auditoire qui semble (re)découvrir ce texte sombre et satirique, et se laisse charmer par le fantastique Nicolas Bouchaud.

La voix douce, le regard enjôleur, le comédien est parfaitement taillé pour le rôle de ce libertin cabotin. Roucoulant des sérénades mielleuses à souhait aux belles qui croisent son chemin, embobinant les fâcheux avec une aisance déconcertante, il se glisse dans la peau d’un Dom Juan de pacotille, plus flambeur que flamboyant. A ses côtés, Vincent Guédon excelle, donnant une dimension trouble à son personnage. Le reste de la troupe est au diapason, entraînant le spectateur dans les méandres d’une âme libre, rêvant d’une vie sans contraintes, sans cadre, sans limites.

Olivier Frégaville-Gratian d’Amore


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Dom Juan de Molière
Odéon – théâtre de l’Europe
Place de l’Odéon
75006 Paris
Jusqu’au 4 novembre 2016
Du mardi au samedi à 20h et le dimanche à 15h.
Durée 2h30

mise en scène Jean-François Sivadier
avec Marc Arnaud, Nicolas Bouchaud, Stephen Butel, Vincent Guédon, Lucie Valon, Marie Vialle
collaboration artistique de Nicolas Bouchaud, Véronique Timsit
scénographie de Daniel Jeanneteau, Jean-François Sivadier, Christian Tirole
lumière de Philippe Berthomé
costumes de Virginie Gervaise
maquillages et perruques de Cécile Kretschmar
son d’Eve-Anne Joalland

Crédit photos © Jean-Louis Fernandez

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