De l’invisibilité sociale du héros

Auteur de la célèbre BD Zaï Zaï Zaï, Fabrice Caro nous a habitué à son humour délicieusement absurde et à ses personnages spectateurs inertes de leur environnement. Son roman, taillé dans la même veine, ne nous déçoit pas et nous fait rire à chaque chapitre.

Adrien est un garçon hypersensible et empathique qui préfère prendre constamment sur lui plutôt que de mettre les gens dans l’embarras. C’est un garçon qui ne sait dire ni non, ni merde. Le genre de gars que ses collègues ont appelé Aurélien pendant longtemps et qui n’a pas osé les corriger de peur de les embarrasser. Le genre de gars qui fait des rêves d’absence et d’invisibilité, comme celui où un serveur lui sert un bouillon aux vermicelles quand tout le monde autour de lui reçoit des gambas rouges et juteuses, et où il bouffe son vermicelle parce qu’il n’ose pas soulever le fait qu’il y a sans doute une erreur. Le genre de gars qui se réveille la nuit en pensant qu’il fait une crise cardiaque, alors que ce ne sont sûrement que des attaques de panique. 

En même temps, il vient de loin : la seule fois qu’il a confié son désarroi existentiel à sa mère, elle lui a répondu : « tiens, bois du jus d’orange. »

Tout d’abord, ce soir, Adrien est invité à manger chez ses parents avec sa sœur et son beau-frère, Ludo. Nous suivons ce repas de la conversation sur le chauffage au sol, à celle sur la qualité de la pâte de la tarte. Il est ainsi des situations, comme les repas de famille, qui agacent autant qu’elles rassurent : une sœur qui vous offre systématiquement des encyclopédies pour vos anniversaires, une mère qui fait systématiquement un gâteau au yaourt pour le dessert, un père qui s’habille toujours de la même façon, et un beau-frère qui ne vous parle que d’incongruités scientifiques parce qu’il écrit des articles.

Puis, le discours que Ludo a demandé à Adrien de prononcer dans un peu plus d’un mois pour leur mariage avec sa soeur.. Adrien n’a pas osé dire non et passe maintenant la soirée à chercher soit une excuse pour se défiler, soit ce qu’il pourrait dire. 

Enfin, il y a sa rupture avec Sonia, dont personne n’est au courant. C’était il y a trente-huit jours exactement ; elle l’a quitté en disant simplement avoir besoin d’une pause. Aujourd’hui à 17h56, Adrien lui a envoyé un texto très simple lui demandant comment elle va ; texto dont il attend désespérément une réponse ; texto dont il questionne la formulation, la pertinence, et jusqu’à la ponctuation.

Et ainsi, autour de trois axes quotidiens et une temporalité dramaturgique de quelques heures, Fabrice Caro arrive tout de même à faire naître le suspens. Sonia finira t’elle par répondre ? Adrien pètera t-il un câble salvateur à un moment donné ? Arrivera-t-il à dire à son beau-frère qu’il ne veut pas faire ce discours ?

Si Adrien ne dit, ni ne fait rien, ce n’est pas qu’il s’en fout, c’est que son besoin de n’être responsable d’aucun malaise chez autrui l’oblige à rester toujours maître de lui-même et de son effacement, ce qui génère en lui une tension nerveuse constante. 

On comprend tellement pourquoi Sonia est partie ! Et on voudrait tellement qu’elle revienne et qu’il trouve les mots et les actes pour sortir de lui-même et ÊTRE, enfin ! 

Sous couvert de légèreté, ce roman est sur l’inertie. La drôlerie naît du gouffre qui se creuse entre ce qu’Adrien pense, voudrait dire ou faire, et ce qu’il dit ou fait dans la réalité. On se reconnait forcément, à un moment où à un autre, en cet Adrien qui pratique l’inertie à l’extrême. 

Pas étonnant qu’à force, il ne sache plus qui il est. Qu’entre ce qu’il pense être et ce qu’il laisse les autres faire de lui se creuse un gouffre existentiel dans lequel il tombe ; gouffre qui génère fatalement des crises d’angoisses – pour notre plus grand bonheur.

Catherine Verlaguet

Le discours de Fabrice Caro
Éditions Galimard 

Crédit Photos © Francesca Montovani

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