Confusions réflexives, idéaux (re)composés

Première création du duo Garraud-Saccomano, depuis qu’ils sont à la tête du théâtre des 13 vents à Montpellier, La Beauté du geste est une fable politique, une fresque sociale qui interroge un monde en état d’urgence. Porté par des comédiens vibrants, le spectacle déborde de toute part avec son lot de fulgurances et de confusions. Un ovni théâtral un brin long mais dont la force réside dans ses imperfections. 

La salle est totalement vide, un grand rideau rouge cache la scène. C’est derrière que tout se passe. Des gradins ont été installés de chaque côté encadrant un espace de jeu où déjà les cinq comédiens se débattent contre un éclairage des plus agressifs. Ils invitent les spectateurs à s’installer, à les rejoindre au plus vite. Cette lumière aveuglante, malgré leurs lunettes de soleil, n’est plus tolérable. Il faut agir au plus vite. Les derniers arrivants n’ont que le temps de s’asseoir que le vent de révolte gronde. Le peuple est dans la rue. L’état d’urgence est déclaré. 

Dans ce monde qui s’effrite, où tout va à vau l’eau, quel est la place de l’acteur ? Ainsi commence le spectacle imaginé par le duo Olivier Saccomano à l’écriture – Nathale Garraud à la mise en scène. Que faire quand on est sous le feu de la rampe ? subir ou lutter. Ni une, ni deux, alors que s’écoule la longue litanie d’une comédienne en proie aux doutes, la résistance fourbit ses armes et obstrue à l’aide de planches, de portes, de tableaux, ces trop ardents projecteurs. Tout comme Paris en 1832, des barricades s’élèvent sur le plateau contre un pouvoir oppressif, répressif. 

Face à l’insurrection, pas le choix, les compagnies de CRS sont mobilisées. Mais quels sont les états d’âme de ces hommes, de ces femmes ? La pièce imperceptiblement a basculée. On est de l’autre côté, celui du maintien de l’ordre. Un étrange ballet se met en place autour des variations possibles pour lutter efficacement contre les manifestants trop zélés, les mettre à terre, les empêcher de nuire. Loin de toute caricature, de toute velléité de brocarder la profession, c’est une plongée au cœur de ces corps impassibles, en lutte intérieure permanente, entre leur devoir, leur obligation et leur propre conviction. L’explosion n’est pas loin. Elle affleure. Abimés, éreintés, ils disent leur souffrance, leur turpitude, leur incapacité à parler, à échanger, à continuer. La mise en perspective lente, longue mais salvatrice, remet en place les choses et rappelle que derrière la fonction, il y a un être de chair, de sang, un cœur qui saigne, pleure et palpite, que l’unité n’est qu’apparence.

Qu’en est-il du droit de réserve ? Le théâtre peut-il s’emparer d’un tel sujet, le mettre en scène ? Seul un tribunal peut trancher. Pris en otage, le public est cité à comparaître. En acceptant de voir un tel spectacle éminemment politique, il est forcément complice.

Mettant en abîme le théâtre, la représentation scénique, les deux nouveaux directeurs du théâtre des 13 vents questionnent notre société au bord de l’implosion. Bien sûr, le propos est parfois confus, il suit plusieurs pistes de réflexions, il interroge un monde en plein repli identitaire, il n’est pas figé, se perd en digressions et s’étire à l’envi. Mais il faut voir plus loin, se laisser emporter par La beauté du geste, celle de ne pas crier avec les loups, d’aller bien au-delà de la surface, d’accepter les imperfections, les fausses routes, les ratés, de ne rien figer, de laisser à chacun sa liberté de penser. 

Derrière cette fresque fleuve, sociale et politique, parfois bancale, il y a avant tout une histoire de troupe, d’acteurs. Sous la férule de Nathalie Garraud, ils sont tous impeccables, remarquables. Échangeant leur rôle, passant d’un personnage à l’autre, se changeant à vue sur scène, ils volent, virevoltent, envahissent l’espace, l’habitent : Incroyable Mitsou Doudeau en comédienne russe, en jeune rebelle, épatant Cédric Michel en juge borné, lumineux Florian Onnéin en avocate zélée, en champion d’échecs, irradiante Conchita Paz en grosse dame, en procureuse réac, éblouissant Charly Totterwitz en Godard. Prenant à bras le corps, l’écriture au plateau d’Olivier Saccomano, ils insufflent à l’ensemble une force, une puissance, faute de lui donner une cohérence. Ils en sont le fil conducteur, la matière première. Chapeaux les artistes ! 

Olivier Frégaville-Gratian d’Amore


La beauté du geste de Nathalie Garraud et Olivier Saccomano
Théâtre des 13 vents 
Domaine de Grammont
Avenue Albert Einstein
34965 Montpellier
Jusqu’au 18 octobre 2019
Durée 2h40 environ

Tournée
Du 25 au 27 novembre 2019 à La Maison de la Culture d’Amiens
Du 05 au 08 décembre 2019 aux Halles de Schaerbeek, Bruxelles
Les 23 et 24 janvier 2020 au Bois de l’Aune, Aix-en-Provence
Les 04 et 05 février 2020 aux Scènes du Jura, Lons-le-Saulnier

Texte d’Olivier Saccomano
mise en scène de Nathalie Garraud
avezc Mitsou Doudeau, Cédric Michel, Florian Onnéin, Conchita Paz, Charly Totterwitz
scénographie de Jeff Garraud
costumes de Sarah Leterrier
lumières de Sarah Marcotte
son de Serge Monségu

Crédit photos © Jean-Louis Fernandez

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