Claude Régy, ultime silence

Le metteur en scène de 96 ans, qui a consacré son œuvre à mettre dans la lumière des textes contemporains, est décédé jeudi 26 décembre, laissant le monde du théâtre orphelin, d’un artiste qui a marqué son histoire.

Claude Régy entame sa carrière en 1952 comme assistant d’André Barsacq, grand metteur en scène des années d’après-guerre et directeur du théâtre de l’Atelier. Lorsqu’on regarde ses débuts, on constate que toutes ses créations étaient jouées dans les grands théâtres privés de Paris, comme l’Atelier, bien sûr, mais aussi l’Antoine, l’Hébertot, les Mathurins… Et oui, à l’époque le théâtre public faisait ces premiers balbutiements et les Privés, héritiers du Cartel, faisaient encore du « théâtre d’art ». Et en ce temps-là, il était terriblement à la mode le « jeune Régy ». Il fait découvrir Pinter, Stoppard, Strauss, Osborne, Handke, Sarraute, Duras… Il a réuni des interprètes exceptionnels comme Pierre Brasseur, Claude Rich, Jean Rochefort, Madeleine Renaud – qui joua, durant des années, L’amante anglaise de Duras – , Delphine SeyrigSamy FreyMichel BouquetGérard Depardieu – que le public a découvert en 1972 dans Saved d’Edward Bond, ainsi que dans Isma, de Nathalie Sarraute et dans  La Chevauchée sur le lac de Constance de Peter Handke – , Bulle Ogier, Isabelle Huppert, Valérie Dréville pour ne citer qu’eux.

Claude Régy n’a eu de cesse avec sa compagnie Les Ateliers Contemporains de faire aussi découvrir en France des auteurs devenus dès lors des « classiques » tels que Jon Fosse (Quelqu’un va venir, sa première pièce) David Harrower, Edward Bond, Maurice Maeterlinck, et dernièrement Tarjei Vesaas, Georg Trackl.

Il est considéré comme « le metteur en scène ayant contribué au renouvellement du jeu de l’acteur et de l’esthétisme du théâtre contemporain ». Pour Régy, l’espace théâtral, dans lequel les acteurs jouent comme des cadrages et des plans, est avant tout mental. « Faire voir en hors de nous ce qui est en nous », comme il aimait à dire. Ainsi, il libère la scène des références naturalistes, préférant l’espace vide, où la lumière ou son absence à son importance. Il aime le silence, il en fait un élément essentiel de sa patte, de sa plume. « La chose essentielle, soulignait-il, c’est de parler sans annuler le silence, de laisser entendre le silence dans le bruit de la parole. »

Le comédien est comme un « instrument » qui possède son tempo – débit vocal, diction hachée ou monocorde, changement de rythme qui donne un phrasé particulier fait de pauses et de silence. Sa gestuelle doit s’accorder à cela. Dans sa vision du théâtre, il règne comme une atmosphère de lenteur, presque hypnotique, qui donne une identité esthétique de la représentation. On se souviendra des plateaux nus, des corps « dérythmés » se déplaçant dans des diagonales parfaites, des voix neutres de sentiments qui disent le texte sans aucune fioriture. Cela donnait des spectacles dans lesquels on entrait ou restait déconcerté. Claude Régy disait que le metteur en scène et les acteurs étaient des « passeurs ». Mais il demandait avant tout aux spectateurs de travailler, c’est-à-dire de retrouver « leur liberté d’imagination et leur liberté de jugement. » 

Marie-Céline Nivière


Crédit photo © Alexandre Barry

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