Charlotte, une nouvelle de Catherine Verlaguet

Une lampe. Là. Un halogène. Non. Un lampadaire. Non, pas dans une bibliothèque ! On est dans une bibliothèque. Ben oui ! Vous ne voyez pas les rayonnages de livres ?

Alors une lampe – de salon. Avec un abat-jour fleuri. Mais moderne, le fleuri. Pas le moderne de grand-mère. Un fleuri panoramique, en noir et blanc, avec des pointes de rouge qui vont bien avec la moquette rouge, et neuve, et moelleuse – qui vient d’être posée. 
A côté de la lampe, un fauteuil de lecture – tout neuf lui aussi. Noir – c’est tendance. Très confortable – on s’endort facilement dedans. Il y a des poufs aussi, pour les ados qui viennent l’après-midi – mais on n’est pas l’après-midi. Et les poufs, non, ce n’est pas pour Jean, les poufs. Jean est dans le fauteuil noir. Et il s’est endormi. Oublié là comme un vieux meuble. 
Clic, fait la lumière qui s’éteint, et qui réveille Jean : 19h – l’heure de la fermeture.

JEAN – Tu n’aurais pas vu ma sacoche Charlotte ? 
CHARLOTTE – Monsieur Jean ! On a fermé ! 
JEAN – Il y a dedans, un livre…
CHARLOTTE – Vous vous êtes encore endormi. 
JEAN – Je voulais te le donner. 
CHARLOTTE – Il va falloir que je vous fasse sortir par derrière. 
JEAN – Je ne vais pas l’emporter dans la tombe ! 
CHARLOTTE – Je vais rouvrir la grille. Je n’ai pas vraiment le droit de vous faire passer par derrière. 
JEAN – Ma sacoche ! 
CHARLOTTE – Vous venez ? 
JEAN – Je la retrouverai demain. 
CHARLOTTE – Vous serez bien là demain, hein ? Comme d’habitude ? 
JEAN – J’arrive, j’arrive. Si tu trouves ma sacoche, et ce livre…
CHARLOTTE – A demain.

Elle referme la grille sur lui. 

Charlotte, la bibliothécaire, est lumineuse comme un lever du jour, et pourtant taciturne comme le soir qui tombe. Curieux mélange d’ombre et de lumière, elle promène son sourire et sa longue silhouette à travers les rayons. Elle y range les livres – elle en aime l’odeur, le toucher – ça la calme. Et c’est ce dont elle a besoin, Charlotte : du calme. 
Elle ne se rend pas compte de tous les yeux qui la dévorent et voudraient l’aborder ! Sa démarche est tellement assurée ! Ses regards, malgré elle, si tranchants ! 
C’est étrange car à l’intérieur d’elle-même, Charlotte se sent insignifiante, transparente. C’est juste qu’il y a cette colère, qui ne vient ni de son père, ni de sa mère : ce tempérament qui s’exaspère, s’impatiente facilement et qu’elle tente, désespérément, de contenir. Parfois, elle a envie de frapper. Souvent, elle a envie de crier. Alors, simplement, elle soupire et tourne les talons. Charlotte est solitaire. Non pas par choix ! Mais parce qu’elle a du mal à dompter son propre caractère. Les gens l’agacent, la déçoivent facilement. 

CHARLOTTE – Monsieur Jean ! 
JEAN – Non, non, non, ne te dérange pas, Charlotte, range tes livres, je ne veux pas t’embêter, tu as du travail.  Je voulais juste te rassurer : j’ai retrouvé ma sacoche ! Je me suis levé aux aurores ce matin pour être là à l’ouverture – ça m’a rappelé l’Algérie – tu sais que j’ai fait l’Algérie ? J’ai déjà dû ? te le dire ! J’avais peur que quelqu’un arrive avant moi et la trouve, ma sacoche, me la pique – c’est une très belle sacoche ! J’y tiens beaucoup ! Et puis il y a ce livre dedans, je t’en ai parlé hier… il est pour toi. 

Il sort un cahier de sa sacoche.

JEAN – Ta mère sait que je viens à la bibliothèque tous les jours ? 
CHARLOTTE – Vous connaissez ma mère ? 
JEAN – On est de la même génération ! L’Algérie, tu sais… on a fait des choses là-bas… Mais je ne veux pas t’embêter avec tout ça. Je te laisse le livre, c’est moi qui l’ai écrit – je ne vais pas l’emmener dans la tombe ! Tu le liras, hein ? Je l’ai écrit pour toi.

Il lui donne le livre.

CHARLOTTE – J’ai pris le livre, qui était plutôt un cahier… 
J’imaginais un style ampoulé, des phrases lourdes, une écriture difficile à lire… J’avais autre chose à faire que de lire un truc écrit – à la main en plus – par Monsieur Jean ! 
Je l’ai posé sur mon bureau, et puis rangé dans un tiroir, et je l’ai oublié. 
C’était il y a un an. 
Monsieur Jean a continué à venir à la bibliothèque tous les jours. Comme d’habitude. Tous les jours sur mon dos, pénible – rien d’autre à faire… je râle mais… ça ne me dérangeait pas, de l’avoir dans les pattes. Pénible mais… attachant. 
Tous les jours, ses yeux pleins de questions… 
Un jour il m’a demandé si je l’avais lu, son livre, et j’ai menti.  « Oui, oui ! » et puis j’ai disparu dans un rayon. 
Pas dupe, Monsieur Jean. Mais il n’a plus jamais posé la question – ça m’arrangeait. 
Il n’est pas venu à la bibliothèque ce matin. C’était comme s’il manquait un meuble… 
Il est mort dans son lit.  C’est ma collègue qui me l’a dit – je ne sais pas comment elle le sait, elle. 
Je me suis souvenue du cahier. 
Je l’ai sorti du tiroir. 

Sur la première page était écrit :

JEAN – Chère Charlotte. 
Avant de partir pour l’Algérie, Rose, ta mère, a accepté de se fiancer avec moi. 
Je lui courais après depuis un certain temps… 
J’étais un garçon perturbé, assez violent, c’est vrai, je m’emportais facilement – je n’ai pas toujours été tendre avec elle et pourtant elle m’aimait bien – je crois qu’elle avait un peu pitié de moi. 
Le jour de mon départ, elle m’a confié qu’elle était enceinte. Je lui ai promis de rentrer vite, pour l’épouser. Mais elle n’était pas sûre de vouloir m’épouser – nos derniers échanges avaient été, comme souvent, plutôt musclés et – je ne m’en excuserai jamais assez. 
L’Algérie m’a calmé. Je lui écrivais tous les jours. Elle ne répondait pas. 
Lorsque je suis rentré, elle en avait épousé un autre, qui avait reconnu l’enfant, ma fille : toi, Charlotte. 
Je t’ai vu grandir, de loin. J’ai toujours respecté la décision de ta mère et la place de l’homme qu’elle avait choisi pour t’élever. Mais il y a une part de toi que je reconnais, qui vient de moi, je le sens quand je te parle – et que tu ne dois pas comprendre, toi. 
L’homme qui t’a élevé est mort aujourd’hui. J’ai besoin que tu saches, avant de disparaître moi-même et maintenant que tu es adulte, d’où tu viens. 
Alors ma fille, ma grande fille, voici mon histoire, je vais te la raconter : de l’enfant perturbé que j’ai été à l’homme que je suis devenu. Puisse mon histoire éclairer un peu la tienne, et t’aider à te comprendre mieux. 

Catherine Verlaguet, Auteure 

Crédit photos © Stéphanie Dantel, © Marie-Lan Nguyen – Wikimedia commons et © F. Chanut – Wikimedia commons

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