Cauchemar(s) entre amis

Adaptant la deuxième pièce de Maja Zade, dramaturge associée depuis plus de vingt ans à la Schaubühne de Berlin, Thomas Ostermeier dissèque au scalpel la superficialité des rapports humains. Par petites touches, il dresse le portrait cynique d’une nouvelle bourgeoisie qui se croît à l’abri de tout. Une tragédie contemporaine, celle d’une génération désenchantée. 

Soir de crémaillère chez Matthias (Christoph Gawenda) et Bettina (Jenny König), le vin coule à flots. Dans la cuisine toute neuve, immaculée, le couple s’agite. Lui cuisine, elle dresse la table. Ils ont l’air heureux et font bonne figure à leurs invités. Les discussions vont bon train. Il est question de politique, de sexualité, de migrants. Tous les sujets sont abordés. Chacun y allant de sa petite saillie, de sa petite remarque. Grâce au dispositif audio imaginé par Thomas Ostermeier, chaque spectateur porte un casque, l’immersion dans le petit monde aseptisé des « bobos » est totale. 

Ici, tout respire l’aisance matérielle, de l’îlot central en acier brossé, étincelant, aux tenues chics à la décontraction savamment étudiée, aux verres de cristal dans lesquels on sert l’eau pour en admirer la pureté. Plutôt à gauche tendance humaniste, ils parlent écologie, sont prêts à donner un peu de leur temps, de leur argent pour aider les réfugiés – migrants n’étant pas pour eux politiquement correct. Enfermés dans leur certitude, leur tour d’ivoire, ils ont l’impression que rien ne peut les atteindre. Pourtant les tromperies, les blessures secrètes, les petites trahisons, le quotidien qui érode les sentiments, fissurent le trop beau, le trop parfait tableau. En filigrane, le drame s’annonce. Sourd, il s’insinue dans les craquelures, les imperfections, laissant nos protagonistes et le public dans une sidération totale, un état de choc. 

Monté comme une sitcom de haut vol, les saynètes s’enchaînant dans un désordre savamment pensé pour exacerber les tensions, le texte de Maja Zade creuse la banalité du monde, la pauvreté des rapports humains, les amitiés de façade. Dans un langage très contemporain parlé, avec une acuité acérée, elle dit l’état de nos sociétés, sa superficialité. L’ensemble pourrait être anecdotique, si celle qui fut longtemps une des dramaturges associées de la Schaubühne de Berlin, n’y insufflait pas un vent dévastateur.

De manière assez clinique, presque naturaliste, Thomas Ostermeier s’empare de cette fable d’aujourd’hui, noire à souhait, s’inspirant des tragédies antiques. S’appuyant sur le décor à l’esthétisme aseptisé de Nina Wetzel, le directeur de Schaubühne de Berlin, dirige avec maestria sa troupe de comédiens. Tous impeccablement justes, semblent familiers, faire partie d’un cercle d’amis. Les situations, les conversations, tellement banales, ressemblent tant à celles que chacun a pu avoir la veille avec ses proches. Comme submergé par cette troublante plongée au cœur de cette humanité insouciante, un peu trop sûr d’elle, on se laisse saisir par une émotion crue, brute, par un sentiment d’impuissance face à l’intolérable, l’inimaginable.

Portée par une mise en scène ciselée, Abgrund / L’abîme fait partie de ces pièces étonnantes, déroutantes, dont on ne voit pas tout de suite la portée, l’impact. En surface, tout parait insignifiant, alors qu’en profondeur, dès qu’on gratte, c’est une vraie claque cinglante que l’on prend. 

Olivier Fregaville-Gratian d’Amore


Abgrund / L’abîme de Maja Zade
Les Gémeaux – Scène nationale – Sceaux
49, avenue Georges Clemenceau
92330 Sceaux
jusqu’au 13 octobre 2019
Durée 1h30 environ

Mise en scène de Thomas Ostermeier
Création le 2 avril 2019 à la Schaubühne de Berlin
Dramaturgie de Maja Zade
Avec Christoph Gawenda, Moritz Gottwald, Jenny König, Laurenz Laufenberg, Isabelle Redfern, Alina Stiegler

Crédit © Arno Declair

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