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Breaking the waves, l’amour par-delà l’innommable sacrifice

Depuis quelques années, adapter au théâtre, les films cultes est très tendance. Après les chefs d’œuvre de Bergman, de Visconti, c’est au tour du très controversé Lars von Trier de passer de la pellicule aux planches. Avec délicatesse et ingéniosité, Myriam Muller s’empare du très étouffant scénario du Breaking the waves, mais achoppe à lui donner toute sa sordide violence, sa crue intensité.

Dans un village isolé du Nord de l’Ecosse, battu par les vents, vit, en vase clos une petite communauté religieuse, une secte aride et pudibonde. Ici, rien ne dépasse, chacun à sa place, tout est régenté par des règles ascétiques et puritaines. C’est dans cet univers austère, qu’a grandi Bess (Chloé Winkel). Jeune femme naïve au visage angélique, elle ne connaît rien du monde qui l’entoure, de sa violence, de sa perversion. Suivant à la lettre les préceptes qu’on lui a inculqués, elle croit en la puissance divine, au terrible jugement du tout puissant.

Breaking The Waves_ © Bohumil Kostohryz Boshua_0999_@loeildoliv

Rêvant d’ailleurs, de liberté sans pour autant contrarier les autres membres de sa congrégation, elle demande l’autorisation de se marier avec un étranger qui travaille sur une plateforme pétrolière située non loin de là, le charismatique et viril Jan (Jules Werner). Réticente, la communauté cède. Découvrant le plaisir charnel, la puissance d’un amour entier, Bess se révèle mutine, sensuelle. Le bonheur est de courte durée. Un accident cloue son cher mari dans un lit d’hôpital. Refusant de la voir se faner, souhaitant vivre à travers elle ses fantasmes les plus fous et espérant ainsi la sauver des fanatiques qui l’ont élevée et enfermée dans un puritanisme crasse, il lui ordonne d’aller trouver d’autres hommes, de s’offrir à eux et de venir ensuite tout lui raconter.

Par le sacrifice de sa vertu, de son honneur, acceptant toutes les opprobres, les violences, le rejet de sa communauté, Bess est persuadée de pouvoir sauver la vie de celui qu’elle aime à en crever. En quête d’absolu, sans compromission, une femme se transcende dans la douleur, le vice, la putréfaction de ses pairs hypocrites, confits de religion. Véritable sainte des temps modernes pour les uns, putain diabolique pour les autres, cette amante qui parle à Dieu et dont on ne peut douter de la pureté de l’âme, s’immole, se jette dans les flammes de l’enfer pour le bien de l’homme pour assouvir ses désirs, pour enfin exister.

Breaking The Waves_luxemburg_© Bohumil Kostohryz Boshua_0605_@loeildoliv

En s’emparant du drame qui fut Grand Prix du Jury à Cannes en 1996 et César du meilleur film étranger l’année d’après, Myriam Muller fait feux de tout bois. D’un, passer outre l’esthétisme cru du film culte du réalisateur danois, co-fondateur avec Thomas Vintenberg du mouvement Dogma95. Deux tenter de montrer que derrière l’atrocité que fait vivre Lars von Trier à sa comédienne, Emily Watson, une graine de féminisme s’y trouve cacher. Malheureusement, c’est loin d’être gagné. Non qu’elle ne réussisse à passer des salles obscures à la scène, bien au contraire, mais faute d’une autre vision que celle du cinéaste, elle peine à laisser entrevoir une autre réalité.

Dérangé par le long métrage qui suggère par des plans séquences, sobres, dépouillés, l’avilissement d’un être pour un autre, comme une rédemption, une manière de sauver son âme d’une religion pervertie, on l’est tout autant par la mise en scène de Myriam Muller. Si elle saisit parfaitement l’ambiance délétère, étouffante, voulue par Lars von Trier soulignée par les vidéos d’Emeric Adrian et les créations sonores de Bernard Valléry, l’onirisme léché qu’elle donne à l’ensemble, rappelant une lande battue par des éléments déchaînés, à l’instar de la femme qui refuse de rentrer dans les rangs du conformisme, attenue la brutalité du sacrifice, son intense barbarie.

Breaking The Waves_© Bohumil Kostohryz Boshua_1770_@loeildoliv
© Bohumil Kostohryz Boshua

Portée par le jeu des comédiens, tous épatants, l’adaptation théâtrale de Breaking the waves est de bonne facture. Elle laisse planer le doute quand aux intentions féministes ou misogynes de Lars von Trier, d’autant que c’est une femme qui mène la macabre danse. A chacun de se faire son opinion…

Par Olivier Fregaville-Gratian d’Amore – Envoyé spécial au Luxembourg


Breaking the waves de Lars von trier
Création le 1er février 2019 aux Théâtre de la ville de Luxembourg
1 Rond-point Schuman, 2525 Luxembourg
durée 2h00 sans entracte

En tournée
du 27 février au 2 mars 2019 au Théâtre de Liège ;

les 14 et 15 mars 2019 à la Comédie Saint-Étienne
les 21 et 22 mars 2019 au CDN de Normandie-Rouen
les 26 et 27 mars 2019 à la Comète, à Châlons-en-Champagne.

Mise en scène Myriam Muller Assistée de à la mise d’Antoine Colla & Sally Merres
Adaptation théâtrale de Vivian Nielsen
Traduit de l’anglais par Dominique Hollier
Scénographie & costumes de Christian Klein
Avec Louis Bonnet, Mathieu Besnard, Olivier Foubert, Brice Montagne, Valéry Plancke, Clotilde Ramondou, Brigitte Urhausen, Jules Werner, Chloé Winkel
Création lumières de Renaud Ceulemans
Lumière de Steve Demuth
Création sonore de Bernard Valléry
Son de Patrick Floener
Vidéo d’Emeric Adrian
Cadrage de Sven Ulmerich
Construction du décor Atelier des Théâtres de la Ville
Peintures de Noémie Toudoux, &Tiziana Raffaelli
Habillage : Manuela Giacometti
Maquillage de Claudine Moureaud
Accessoires de Marko Mladjenovic
Préparation & régie des surtitres Claire Northey, Lydie Pravikoff, Richard Neel

Crédit photos © © Bohumil Kostohryz Boshua

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