Maison Maria-Casarès. Festival d'été. Johanna Silberstein et Matthieu Roy. © OFGDA

Un jour d’été avec Maria Casarès

Au cœur de la Charente, loin de tout, le centre culturel qu’abrite la Maison de Maria Casarès propose un festival alliant l’art du spectacle et celui de la gastronomie. Une halte rafraichissante et passionnante sur les traces de l’une des plus grandes tragédiennes du XXe siècle. 

Il fait très chaud en cette fin de mois de juillet. Le soleil est à son zénith quand après voir dépassé le village d’Alloue on pénètre dans la grande allée bordée d’arbres qui mène à la Vergne, le lieu-dit où se trouve la maison que Maria Casarès a acquise après la mort de son grand amour, Albert Camus. Isolée, au calme, la bâtisse semble habitée de fantômes, ceux du passé bien sûr, mais aussi ceux très vivants du présent. Derrière les vitres, on imagine les silhouettes de la comédienne et de son mari André Schlesser, avec qui, elle a acquis en 1961, ce petit manoir des bords de la Charente. A l’ombre des tilleuls, des magnolias, des grands chênes, des ombres s’affairent, préparent les attractions de l’après-midi. Johanna Silberstein et Matthieu Roy, les codirecteurs du lieu, vont à la rencontre des uns, des autres, pour voir si tout va bien, si tout fonctionne. 

Une maison d’arts 
Maison Maria-Casarès. Festival d'été. Johanna Silberstein et Matthieu Roy. © Christophe Raynaud de Lage

Le lieu est resté dans son jus. Peu de choses ont changé depuis la mort en 1996 de Maria Casarès. Les peintures rouges de sa bibliothèque et de son boudoir ont certes perdu de leur éclat mais pas de leur singularité. L’atmosphère y est matinée d’étrange, de gothique, de magique. Les livres Gallimard offert pas Camus sont tous là. Certains sont dédicacés, d’autres ont de la patine parce que lus et relus. Beaucoup sont cités dans les lettres de la comédienne à son amant. Les papiers peints vintage ont gardé leur saveur d’antan, les meubles chinés donnent à l’ensemble un air d’autrefois et rappelle la Corogne de son enfance. Bien qu’austère, la bâtisse, qui abrite depuis 1999 l’Association « La maison du comédien Maria Casarès », labélisée centre culturel de rencontre en 2008, a ce je ne sais quoi, ce parfum unique, d’être habitée du souvenir de cette femme unique, de cette artiste hors du commun. 

Les fantômes d’Alloue
Maison Maria-Casarès. Festival d'été. Johanna Silberstein et Matthieu Roy. © Christophe Raynaud de Lage

Pour se familiariser avec Maria Casarès et son domaine, une visite contée a été imaginée. Casque vissé sur la tête, il suffit de suivre les flèches et de se laisser bercer par la voix de Johanna Silberstein. Se nourrissant de l’atmosphère atypique du lieu, de son énergie un brin mystique hors du commun, l’auteur Remi De Vos esquisse un portrait en creux de la comédienne, lui donnant une dimension presque irréelle. De son enfance en Espagne à sa fuite en France après l’arrivée de Franco, en passant par sa passion pour le théâtre et ses liens étroits avec de grands dramaturges, il invite à une rencontre avec les spectres de CamusGenetSartreClaudel et Koltès qui ont tous, à leur manière, aimée cette femme d’exception qui fut muse, inspiratrice, créatrice de pièces devenues des monuments de la littérature théâtrale. 

De l’art vivant à la gastronomie
Maison Maria-Casarès. Festival d'été. Johanna Silberstein et Matthieu Roy. © Christophe Raynaud de Lage

Depuis quatre ans qu’ils sont à la tête de la Maison Maria-Casarès, Johanna Silberstein et Matthieu Roy proposent une programmation estivale qui lie joliment patrimoine, théâtre et de gastronomie locale. Si en raison des mesures sanitaires en vigueur, il est impossible actuellement de visiter la bâtisse, le duo a tenu à maintenir le principe fondateur de ce festival d’été unique, lier les spectacles à de la bonne chère. Ainsi, avant de déguster un jus de pommes fermier et un broyé charentais fait maison, les visiteurs sont conviés à assister à Deux rien, une œuvre pantomine et poétique où deux êtres – Clément Belhache et Caroline Maydat – se confrontent, s’affrontent et appréhendent le monde qui les entoure. Plein d’humour et de tendresse, la pièce muette ravit autant les jeunes enfants que leurs parents, leurs grands-parents. C’est d’ailleurs toute la magie de l’événement, permettre de profiter en famille d’un moment hors du temps dans cette villégiature tournée vers le terroir.

Un manifeste féministe
Maison Maria-Casarès. Festival d'été. Johanna Silberstein et Matthieu Roy. © Christophe Raynaud de Lage

Propice aux songes, l’immense parc offre de petits havres de paix, de tranquillité où il est possible de se poser, d’imaginer ce que pouvait être la vie de la tragédienne loin de la folie parisienne dans ce coin reculé de France. Aucun bruit, ne vient perturber les rêveries, les flâneries. Seules la voix de sonneur de Matthieu Roy et l’odeur sucrée du pineau rappellent qu’un spectacle apéritif attends les visiteurs derrière le logis. Sur une estrade de pierres, trois femmes pimpantes – Aurore Déon, Caroline Maydat et Johanna Silberstein – se préparent à une cérémonie un peu particulière, l’intronisation de l’une d’elles au statut de vendeuse à domicile pour une célèbre marque d’accessoires de cuisine. Tordant le cou aux clichés, s’amusant avec une pointe d’acidité des préjugés, Mariette Navarro signe un texte mordant et joliment acerbe, que le maître des lieux met en scène avec dérision et gourmandise. Porté par le jeu piquant des trois comédiennes, Prodigues® fait mouche tant par sa forme acidulée que par son fond lucide. 

Une noce et un diner
Maison Maria-Casarès. Festival d'été. Johanna Silberstein et Matthieu Roy. © Christophe Raynaud de Lage

Invitée en résidence à la Maison Maria-Casarès, dans le cadre d’un partenariat entre le centre culturel de rencontre et le Théâtre de la Poudrerie de Sevran, Samira Sedira s’est nourrie du lieu mais aussi du contraste très stéréotypé entre ville et campagne, pour nous convier au mariage d’une fille des champs avec un garçon des banlieues. En cette fin de journée, particulièrement chaude, le spectacle, plutôt léger, est une bouffée de fraîcheur. On peut regretter certaines facilités d’écriture, une mise en scène certes efficace mais encore un peu jeune. Tout repose sur le trio de comédiens – Cloé LastèreArthur Daniel et le musicien Jérémie Arcache en alternance avec Martial Pauliat – , qui font feu de tout bois. Passant d’un rôle à l’autre grâce à quelques accessoires, ils croquent avec malice, la galerie de drôles d’oiseaux, de cette histoire d’amour mise à rude épreuve. De la future belle-mère bling bling à la grand-mère un peu trop terroir en passant par le maire gilet jaune, la sœur, une chorégraphe aux faux accents anglais, quelque peu farfelue, ils n’épargnent aucun cliché, s’en amusent quitte parfois à virer potache. Malgré quelques maladresses, les moments chantés emportent le tout tant ils sont malicieux et facétieux. Un bon moment donc qui ouvre l’appétit. 

Un diner au clair de lune 
Maison Maria-Casarès. Festival d'été. Johanna Silberstein et Matthieu Roy. © OFGDA

La nuit s’installe lentement sur le domaine de La Vergne. Les convives sont invités à rejoindre leur table. Comme dans tout mariage, les places sont attribuées. Il suffit de se laisser guider par les consignes, Covid oblige, et déguster les mets préparés avec des produits locaux par le chef cuisinier pictavien, Romain Portelli. Un beau moment de partage qui vient clôturer une journée riche en émotion. Repu, il est temps de faire ses adieux à la grande tragédienne, de reprendre l’allée qui l’a tant séduite, lui rappelant sa Corogne natale, et de glisser dans les bras d’un Morphée poète. S’éloignant de ce lieu magnétique, une force étrange, un souffle chaud, presque ibérique semble nous dire : ce n’est qu’un au revoir. La Maison Maria-Casarès n’a pas dévoilé tous ses secrets, n’a pas encore découvert tous ses talents. Chaleureusement gardé par Johanna Silberstein et Matthieu Roy, le domaine est déjà prêt à nous accueillir pour d’autres aventures tout aussi riches et émouvantes.

Olivier Frégaville-Gratian d’Amore – Envoyé spécial à Alloue

Maison Maria Casarès
La Vergne, 16490 Alloue
FESTIVAL D’ÉTÉ 2020
Jusqu’au 20 août 2020
Du lundi au vendredi à partir de 15h
(Ouverture exceptionnelle le samedi 15 août)
Attention réservation indispensable

Crédit photos © OFGDA et © Christophe Raynaud de Lage

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