La comédie de Colmar. Direction Matthieu Cruciani et Émilie Capliez. © Jean-Louis Fernandez

Des nouvelles de la Comédie de Colmar – entretien avec Matthieu Cruciani

Au cœur d’un des premiers épicentres français de la pandémie de la covid-19, le centre d’art dramatique du Grand Est Alsace se réveille lentement d’une longue et singulière léthargie. Sous l’impulsion de ses codirecteurs, Matthieu Cruciani et sa complice Émilie Capliez, le lieu renoue avec son public sous le signe d’une saison à venir riche de rencontres et de spectacles particulièrement vivants. 

Comment avez-vous vécu le confinement ? 
Comédie de Colmar. direction de Matthieu Cruciani et Émilie Capliez. © Jean-Louis Fernandez

Matthieu Cruciani : Un peu comme tout le monde, je dirais. Mais c’est quelque chose dont je ne prends conscience que maintenant. Un peu comme quand tu as une grosse dispute avec quelqu’un ou comme quand tu assistes à une bagarre, ce n’est qu’après que tu arrives à te situer, à appréhender tous les impacts et les répercussions que cela à sur toi et dans ta manière de réfléchir, de penser. Professionnellement autant que personnellement, avec Émilie Capliez, nous avons essayé d’être très présents. Il y eu des moments très difficiles bien sûr, mais aussi d’autres suspendus, plus étonnants. Cet arrêt brutal et imposé, nous a ainsi permis de prendre le temps de la pensée, du recul dans nos métiers, mais aussi dans nos vies. Nous avons ainsi, aussi profité de nos familles. Ce fut une période fort singulière, très ambivalente. On s’est gardé de trop prendre la parole à ce moment-là. Nous avons préféré rester en retrait, attendre. Ce que nous vivions été trop complexe, pour s’exprime, tirer des conclusions qui auraient été trop hâtives. 
Ce qui est très étonnant, c’est que c’est maintenant que cela devient intéressant. Nous sommes comme en convalescence. En fonction de ce que chacun a ressenti, a traversé, les choses s’éclairent différemment, se comprennent autrement. Il est donc important de ne rien nier et de faire très attention à nos équipes, de ne rien brusquer. Et avec nous même, de ne rien forcer, d’être tendre, délicat. Nous subissons actuellement les répliques, nous devons en prendre compte dans l’après, dans l’avenir. Il ne faut pas tourner la page, mais s’en servir pour avancer. Tout cela demande de prendre un moment pour apprivoiser à nouveau spontanéité, insouciance et plaisir de l’art. C’est pour cette raison que nous avons décidé, avant de lancer la saison prochaine, de décliner un certain nombre de formes théâtrales pour reprendre contact avec nos publics. 

Avez-vous eu des nouvelles des spectateurs tout le temps où vous êtes restés fermés ? 
Comédie de Colmar. direction de Matthieu Cruciani et Émilie Capliez. © DR

Matthieu Cruciani : Bien sûr. C’est d’autant plus touchant que nombreux ont tenu à nous aider, à être solidaires. Une majorité d’entre eux ont fait don de leur place, sans même demander de report sur l’année à venir. C’est un signe pour l’avenir que je trouve très fort. Ensuite, nous en avons croisé certains dans les rues de la ville, qui, même masqués et les mains couvertes de gel hydroalcoolique, tenaient à nous encourager pour la suite. D’autres nous ont fait savoir par mail ou via les réseaux sociaux qu’ils se souciaient du destin de leur théâtre. D’ailleurs, un des spectacles que nous avons répété au cours des semaines post-confinement, est entièrement financé par cette générosité. 

Côté artistique, est ce que cette période a modifié votre vision d’aborder le théâtre ? 
Little Némo. Création. Comédie de Colmar. direction de Matthieu Cruciani et Émilie Capliez. © Jean-Louis Fernandez

Matthieu Cruciani : Oui, bien évidement. On ne traverse pas un moment comme Celui-là,sans que cela laisse des traces. C’est la première fois qu’au cours de ma carrière, qui est une sorte de tourbillon permanent, où je suis passé d’étudiant à comédien, à metteur en scène, à directeur de compagnie puis enfin de lieu, que tout s’arrête. Difficile dans ces conditions, de ne pas se retrouver face à soi-même. Pas le choix, tu requestionnes ton parcours. Tu fais une introspection personnelle et professionnelle. Forcément, ma pratique au plateau n’a pas échappé à ce regard, à cette remise en question, à ce point d’étape un peu forcé. Cela m’a emmené pour ma prochaine création ici, à travailler un texte auquel je n’aurais pas pensé s’il n’y avait pas eu cette pandémie. Cela aussi m’a entrouvert la voie sur d’autres thématiques, plus ancrées peut-être dans le monde d’aujourd’hui. Mais la grande leçon de tout cela, pour moi en tant qu’artiste, est sur la fragilité de nos secteurs artistiques, de gens, de la société et de nous-même. Il y a un appel urgent au nécessaire, comme après un deuil ou une rupture amoureuse. C’est un moment dans la vie, une brissure qui permet de tout remettre à plat, de reprendre la valeur des choses qui nous importent. 
Dans le projet artistique que l’on porte avec Émilie, ce n’est plus ce qu’on programme ou les pièces que l’on monte, qui est important, mais c’est aussi le rapport au public. Il y a un resserrement des équipes sur l’essentiel, sur l’objectif à atteindre, partager ensemble une œuvre, se retrouver autour d’un spectacle. 
Pour être plus concret, Je travaille actuellement La nuit juste avant les forêts de Koltès, avec Jean-Christophe Folly. Ce projet est né de ce moment suspendu, de cette pause réflexive. C’est ce théâtre très poétique et âprement politique dans lequel, j’ai envie d’œuvrer. 

Quand est-il de Piscine(s) de Jean-François Bégaudeau, votre dernière création avant le confinement ? 
Piscine(s) de Bégeaudeau. Comédie de Colmar. direction de Matthieu Cruciani et Émilie Capliez. © Jean-Louis Fernandez

Matthieu Cruciani : un peu à l’arrêt pour l’instant. Il sera certainement reprogrammé à Mulhouse, où il devait être présenté en mai, ainsi qu’à Reims. Tout est un peu incertain encore. Mais cela se fera sur la saison 2021-2022. Car il faut être honnête, toutes les maisons ont le même problème, tout reporter d’une saison sur celle d’après est impossible sauf à déprogrammer des spectacles déjà calés, ou à faire des programmations surchargées dans un contexte encore hypothétique, où ne sait pas si le public sera au rendez-vous. Nous n’avons pas fait ces choix ni à Colmar, ni pour nos créations en tournée. Tout cela est un peu un brise-cœur pour Émilie et moi. C’était notre première saison en tant que directeurs de la Comédie de Colmar. Ce n’est pas agréable de l’avoir vu se faire amputer et par-dessus cela voir ta première création arrêtée dans son élan. C’est un peu désespérant. Heureusement, les autres théâtres sont bienveillants. 

Y aura-t-il une saison estivale ? 
Little Némo. Création. Comédie de Colmar. direction de Matthieu Cruciani et Émilie Capliez. © Jean-Louis Fernandez

Matthieu Cruciani : Disons plutôt que nous essayons de trouver un point d’équilibre afin de reprendre progressivement une activité. Pour cela nous travaillons de concert avec les autres structures de la ville, tels les lycées. Mais nous ne sommes pas tous au même niveau de reprises. C’est encore fébrile, d’autant qu’il faut faire attention aux équipes, qui faut-il le rappeler n’ont pas été en vacances trois mois, mais ont travaillé et pour beaucoup ont vu leurs habitudes chamboulées, leur élan freiné. Du coup, nous avons pris le parti d’axer la réouverture de la Comédie sur des résidences de création. Émilie travaille actuellement son prochain spectacle, Little Nemo. En parallèle, trois autres ateliers de création ont aussi vu le jour courant juin et seront joués tout l’été en plein air, au théâtre ou chez soi dans son jardin : L’occupation des sols de Jean Echenoz que j’ai mis en scène, Otto & autres contes d’Ungerer d’après des textes de Tommy Ungerer mis en scène par Catherine Umbdenstock, et Construire un feu sur Jack London, mis en scène par Simon Deletang. Cela rentre dans notre politique de formes légères, d’itinérance, que nous avons initiée depuis notre arrivée à la Comédie. Il faut avouer que c’était très joyeux de reprendre le chemin des plateaux, de se remettre à créer. Clairement, cela nous manquait de voir du monde, de voir le théâtre à nouveau en marche, accueillant équipes, artistes et spectateurs. C’est très émouvant. 
En parallèle de cela, nous continuons les pastilles numériques pour jeunes publics que nous avons démarrées pendant le confinement autour de figures comme Bégaudeau ou Roland Barthes. Et puis, nous relançons les ateliers des pratiques artistiques. 

Qu’en est-il de la saison prochaine ? 
Héritiers de Nasser Djemaï. LA colline. © Pascal Cholette

Matthieu Cruciani : Pour l’instant, nous avons sorti une brochure très synthétique, mais très jolie avec un grand cactus vert en Une. Les abonnements sont rouverts aussi. On a juste décidé de repousser la réouverture de la grande salle en novembre avec Héritiers de Nasser Djemaï, pour pouvoir programmer en septembre des formes plus légères, qui peuvent être jouées en extérieur. Il y en aura quatre. Nous avons aussi décidé de garder une présentation de saison en présentiel, le 19 septembre. C’est un moment de convivialité que nous aimons beaucoup. Ensuite, Émilie présentera Little NémoBaptiste Amann et Remy Braché, leur dernière création LotoIsabelle Lafon son BérénicePierre Maillet Une vie d’Acteur et Simon Deletang avec Suzy Strock. On a essayé de varier les styles, les genres, en programmant aussi des artistes plus confirmés comme Tiago Rodriguez ou Sivadier. Dans tous les cas, nous avons fait en sorte d’avoir une saison équilibrée qu’on a plaisir à présenter et soutenir. 

Entretien réalisé par Olivier Frégaville-Gratian d’Amore

Crédit photos © Jean-Louis Fernandez et © DR

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