Souvenir de l’Avenir

En cette période confinée, la place de l’artiste, sa mission, se posent encore et toujours. J’ai toujours eu grande fierté à faire mon métier, en tant qu’acteur mais aussi et peut-être plus encore en tant que metteur en scène ; ayant la possibilité de poser des mots sur des concepts flous et, devant trouver sens pour d’autres, en trouver pour soi. 

Me revient en mémoire une histoire qui m’est arrivée lorsque j’habitais Londres (j’y ai vécu et travaillé 23 ans … ).
J‘avais créé et mis en scène un spectacle avec une actrice anglaise éblouissante Sian Phillips, nous avions fait une sorte de résidence créative pendant un mois en Israel, jouant dans plusieurs salles et après des dates de rodage en tournée au Royaume Uni nous arrivions à Londres. 
Et pas n’importe où puisque nous étions programmés au Donmar Warehouse, théâtre de renom sous la direction de Sam Mendes qui, à l’époque n’était pas encore le cinéaste que nous connaissons mais déjà un immense metteur en scène et un grand directeur de théâtre. 

Tout ceci pour dire que l’enjeu était excitant et paniquant. 
A rajouter à ce contexte une légende de Broadway, une grande dame de la chanson américaine Barbara Cook dont j’avais le privilège d’être l’ami et de l’avoir vue chanter plusieurs fois à New York, L.A et Londres. 
Barbara venait de finir ce dimanche une série de concerts à guichet fermé pendant 2 mois dans un théâtre du West End mais plutôt que de repartir tout de suite pour New York avait eu la gentillesse de repousser son départ et d’assister à notre unique « preview » cette représentation devant public mais avant que la presse ne soit conviée. C’était un honneur dont j’étais fier qu’elle nous faisait à Sian et à moi-même et son avis sur le spectacle m’importait énormément. 

Donc ce lundi soir devant une salle pleine et avec beaucoup de cette peur qui nous tient debout ,le spectacle a eu lieu, j’étais très fier de mon interprète et des musiciens qui l’accompagnaient sous la direction du brillant Kevin Amos et après quelques mots encourageants de Sam Mendes qui s’envolait le lendemain matin pour New York, nous sommes allés diner avec Barbara Cook qui avait quelques remarques pointues et que je prenais en compte avant de donner à tous rendez-vous le lendemain pour quelques retouches avant cette grande soirée de presse. 
Au cours du diner, Barbara Cook me dit : « Tu sais Thierry quand nous faisons bien nos métiers nous sauvons des vies »   

Tout de suite cette phrase me plut et cristallisait une pensée que je n’aurais pas eu le courage de former. Et au même instant mon côté français et sarcastique me disait c’est bien joli mais un peu grandiloquent et très américain de dire ça ! J’étais partagé entre l’envie de me dire oui notre métier a cette importance et une modestie qui me frappait me disant que nous travaillions dans l’éphémère et le futile et que même si ce travail est noble, il n’est pas de l’ordre de ces métiers qui, réellement, sauvent des vies et nous en sommes plus que jamais conscients en cette période de pandémie. 
Toujours est-il que je suis allé me coucher avec cette résonance plaisante et quelques angoisses liées à cette prochaine soirée de presse qui pouvait être déterminante du succès du show. 
Et le lendemain arriva, j’avais donné rendez-vous à tout le monde à 17.30 pour notes et travail et vers 14h une des tours du World Trade Center à new York s’écroulait et plus rien n’avait d’importance en ce mardi 11 septembre 2001.

Où étaient nos amis New yorkais ? ceux qui étaient en route pour New York ? La vie était arrêtée et avoir une première ce soir-là semblait tellement grotesque. 
Après quelques heures de panique, de coups de téléphone et de choc, il m’a été annoncé que nous avions une réunion de tous les théâtres du West End pour savoir si nous allions jouer ou pas, il fut vite décidé que nous lèverions le rideau après une minute de silence.
A un moment j’ai pris la parole et ai dit ce que Barbara Cook m’avait dit la veille au soir : «  Quand nous faisons bien nos métiers nous sauvons des vies » Et qu’il me semblait que si ce soir une seule personne avait envie de se divertir, de s’étourdir, il était de notre devoir de jouer, que notre beau métier était plus que jamais politique et humain en pleine conscience. 
J’embrassais pleinement les mots de Barbara.
Cette soirée fut mémorable, tout le monde est venu, l’émotion était palpable et j’en ai encore des frissons à l’évoquer. 

Je n’ai pas de doutes que ce que nous vivons en ce moment nous renforcera dans l’importance de faire sérieusement et sans se prendre au sérieux notre métier de saltimbanque dont la noblesse jaillit toujours de l’envie de, pendant cette parenthèse d’un spectacle, faire oublier les difficultés de la vie et d’ouvrir le champ des possibles. 
Comment ne pas être fier, de sans arrêt s’atteler à faire perdurer ce plaisir aussi longtemps que possible ? 

Prenez soin de vous et des vôtres et à bien vite. 

Thierry Harcourt, metteur en scène

The Servant de Robin Maugham

La Collection d’ Harold Pinter

Feydeau (x) de Thierry Harcourt

Abigail’s party de Mike Leigh

Crédit photos © William Let

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