Jacques François, un désopilant gentilhomme

Yeux bleus aciers qui frisent derrière les grands verres de ses lunettes écailles, l’inénarrable Jacques François a dardé tout le long de sa carrière un regard amusé sur le monde qui l’entourait. Éternel second rôle du cinéma français, il fut avant tout un comédien de théâtre d’exception. Donnant la réplique à Danièle Darrieux ou Delphine Seyrig, au couple Dessailly-Valère ou à Philippe Noiret, il n’a cessé d’illuminer les planches avec son air pince sans rire. 

En costume militaire, en queue de pie, en tweed, l’homme a de l’allure. C’est un gentleman, un seigneur. Le style est distingué. Le geste précis. La voix châtiée. La distinction impeccable. L’impayable pharmacien du Père Noël est une ordure a marqué le cinéma de sa présence unique. Fidèle de Jean Yanne, abonné dès les années 1970 aux rôles de cadres supérieurs, de ministres, d’aristocrates un peu coincés, il a su charmer le grand public, être une utilité précieuse. Mais c’est au théâtre, que le comédien, décédé en 2003, s’est emparé avec l’élégance qui le caractérise de grands textes, comme d’excellentes comédies. 

Une vidéo en boucle

Je connaissais l’acteur. A chaque apparition, j’étais totalement bluffé par son flegme, son sérieux, son humour désopilant. Mais c’est bien dans une pièce, que le comédien m’a attrapé. Son jeu irréprochable, sa manière unique de suivre la mécanique du gag, d’imposer son allure, sa présence urbaine, ont fait le reste. C’était au temps des VHS, en 1992. George et Margaret de Gérald Savory, adaptée en français par Marc-Gilbert Sauvajon et Jean Wall, triomphait aux Bouffes Parisiens. Antenne 2 avait donc décidé d’en diffuser une captation, que j’ai eu la bonne idée d’enregistrer sur bande magnétique. Je n’avais pas vingt ans. Et cela reste, un de plus grands souvenirs théâtraux de l’époque. Au grand dam de ma mère, j’ai dû visionner au moins une centaine de fois la cassette. Je ne m’en suis jamais lassé. C’était mon remède contre la mélancolie, la morosité. 

Darrieux comme partenaire

Honnêtement, la pièce, certes de belle facture, n’a rien d’exceptionnel. Un couple de la bourgeoisie anglaise et leurs trois grands enfants (Pierre-Arnaud JuinAgnès Seelinger et Geoffroy Thiebaut), attendent à déjeuner des amis de longue date, certainement les gens les plus ennuyeux du monde, qu’aucun membre de la famille ne peut souffrir, mais leur grande qualité sera de ne pas venir. La mise en scène de René Clermont est efficace, surlignant joliment la force comique du texte. Face à Danièle Darrieux impériale, Jacques François est grandiose. Leur duo du velours. Les répliques du miel. Un spectacle savoureux qui a certainement affuté mon goût pour certains boulevards. 

Un comédien avant tout

Loin des plateaux de cinéma, de télévision, c’est au théâtre que Jacques François a débuté sa carrière. Né à Paris en 1920 dans un milieu aisé, le jeune garçon a une enfance qui est loin d’être heureuse. Ses parents se haïssent. Sa mère d’origine américaine finit par quitter le foyer conjugal, alors qu’il n’a que cinq ans. Après les jésuites et le pensionnat en Suisse, il fait un peu de droit, suivant ainsi les traces de son père, tant détesté. En 1938, Entrée des artistes de Marc Allégret agit comme un électrochoc. C’est décidé, il arrête ses études pour faire de l’art dramatique. Ses amis sont Jacques DufilhoMouloudji ou Serge Reggiani. Repéré par Sacha Guitry, il fait une apparition en fin du spectacle donné en l’honneur d’André Antoine, avant d’entrer au cours Simon. Après un passage rapide par le conservatoire, il n’y reste qu’un trimestre, il fréquente la troupe des Mathurins, rencontre Mireille, Colette, Picasso et Cocteau. C’est le début d’une prolifique carrière, riche de plus de 100 rôles.

D’Henri George Clouzot à Anouilh, en passant par Sagan et Tourgueniev

Les planches, Jacques François les aime. Il faut dire que pour son premier vrai rôle, il donne la réplique à des monstres sacrés, Yvonne Printemps et Pierre Fresnay. La seconde guerre mondiale rattrape le comédien en herbe. Après l’horreur, il revient en 1946 à ses premières amours. Il décroche, grâce à Sylvia Monfort, le premier rôle dans Les Incendiaires, une création de Maurice Clavel. Remarqué, il est engagé pour sept ans à Hollywood. De retour en France, son physique de jeune dandy « so » snob lui permet de décrocher des seconds rôles au cinéma. Il est Aramis pour Hunebelle, Saint-Simon pour Sacha Guitry ou Franz Liszt pour André Haguet. Des années 1970 aux années 1990, LautnerZidiBlier, Lauzier et Poiré, se l’arrachent. Malgré tout, le comédien revient toujours au théâtre. Il y joue Giraudoux aux Célestins, Sagan à l’Atelier, Corneille à Avignon ou Anouilh à l’Athénée. 

Classique autant que Boulevard

S’amusant de son physique, de sa manière unique d’incarner les aristos, les bourgeois, Jacques François irradie pellicule et scène. En 2002, un an avant de disparaître, il montait un dernière fois sur scène à Vevey en Suisse pour défendre les mots de Brian Friel. Amoureux des textes, le comédien n’a cessé de naviguer entre classique et contemporain. Unique, royal, derrière sa bonhomie, son élégance, il ne cache pas certaines inimités avec ses camarades de jeux. Mais grand seigneur, il assure avec classe le service après-vente. Si l’inimité avec Delphine Seyrig est de notoriété publique, il joue trois ans durant son amoureux éconduit dans Un mois à la campagne de Tourgueniev. 

Époux à la ville de la comédienne Madeleine Delavaivre, avec qui il partage en 1957 l’affiche du Misanthrope de Molière au Vieux Colombier, il reste à jamais le Grand résistant et tenancier du Marquis dans Papy fait de la résistance, l’époux de Darrieux sur les planches et le mari dépassé de Geneviève Page dans Les gens ne sont pas forcément ignobles, une aventure télévisuelle déjantée avec la troupe du Splendid et l’une de première apparition de Karin Viard. Un grand parmi les grands !

Olivier Frégaville-Gratian d’Amore

Crédit Photos © DR et © Harcourt

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