Les comptines douces-amères de Marie Fortuit

Partant d’une chanson populaire, Le Pont du nord, la comédienne-metteuse en scène imagine l’histoire d’une jeune fille, blessée dans sa chair, qui tente de se reconstruire loin des siens. Avec poésie, parfois douce, parfois rugueuse, Marie Fortuit signe un bien ovniesque spectacle, entremêlant réflexions intérieures et difficultés de communiquer avec les autres. Étonnement singulier ! 

Assis à une table impersonnelle de bureau, Un homme (le musicien Damien Groleau) attend. Il vaque à ses occupations, sourd au bruit des gens qui s’installent dans la salle. Il est rejoint par une jeune fille. Cheveux courts, Adèle (Marie Fortuit) cache son corps dans une tenue très masculine, un lourd secret derrière une brusquerie, une brutalité de façade.

Elle n’a pas dix-huit ans quand elle quitte brusquement, sans explication, sa mère, son frère Octave (Antoine Formica). La veille tout allait pour le mieux. Les deux, toujours inséparables, ont bravé l’interdiction maternelle pour se rendre au bal du village. Tout comme dans la comptine, Le pont du Nord, un monde s’effondre. Ils ne meurent pas, certes. Mais une tragédie a tout de même eu lieu, modifiant à jamais leur rapport, transformant en profondeur l’insouciante jeune fille. 

Les retrouvailles avec son frère, une dizaine d’années plus tard, à l’occasion de la mort de sa tante Sidonie, chez qui elle vit, l’oblige à affronter les démons de son adolescence, ce soir fatidique où tout a basculé. Dans le décor imaginé par Louise Sari, où rien n’est beau, où l’eau fuit de partout, voix dure, grave, elle livre ses pensées à brûle pourpoint. Les mots cavalent les uns après les autres, ils s’entrechoquent. Les idées suivent le fil tortueux, chaotique, de sa mémoire, de ses émotions. Par bribes, les souvenirs ressurgissent du terrain de foot au karaoké, la présence fantomatique d’une mère qui se tue au travail, les premiers émois, les premiers drames. 

La plume acérée, vive, âpre, Marie Fortuit se fait l’écho d’un monde, d’une société. Refusant tout linéarité, elle croque façon patchwork, le portrait en clair-obscur d’une jeune fille d’aujourd’hui. Étrangère pour ses proches, lointaine, Adèle se fait douce, limpide, avec l’amour de sa vie. Elle se livre sans fard. C’est cette personnalité complexe, qui, par pudeur, par doute, ne se dévoile pas facilement, que conte l’auteur, comédienne et metteuse en scène. Il faut s’accrocher, tenir bon, accepter de lâcher prise pour se laisse porter par ce destin de femme. 

Préférant les aspérités, les ratés, les bavures, Marie Fortuit convie le spectateur, si et seulement celui-ci est réceptif, à entrer dans son univers singulier, barré, à se laisser porter par cette fable contemporaine, où tout est suggéré. Au vu des applaudissements fournis en ce soir de premier au CDN de Besançon Franche-Comté, la magie a opéré. 

Olivier Frégaville-Gratian d’Amore – envoyé spécial à Besançon


Le pont du Nord de Marie Fortuit
Une création du CDN de Besançon Franche-Comté
Avenue Edouard Droz
Esplanade Jean-Luc Lagarce
25000 Besançon
Jusqu’au 5 octobre 2019
Durée 1h30

Tournée 
Le jeudi 10 octobre 2019 à 20h30 au Théâtre du Garde-Chasse — Les Lilas
du 15 octobre au 23 octobre 2019 à 20h30 au Théâtre L’Échangeur — Bagnolet

Mise en scène de Marie Fortuit assistée de Karine Guibert
Avec Mounira Barbouch, Antoine Formica, Marie Fortuit & Damien Groleau
Collaboration à la mise en scène Catherine Umbdenstock
Dramaturgie de Clémence Bordier
Scénographie de Louise Sari
Musique et son d’Aline Loustalot
Lumières de Jacques-Benoît Dardant
Vidéo de François Weber

Crédit photos © Elisabeth Carecchio

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