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La fresque familiale d’Abkarian irradie le théâtre du soleil

Les voix chaudes, les accents chantants, rappellent le sud. Les caractères bien trempés des personnages, leur sincérité, leur suavité, leur emportement tant dans la joie que dans la peine, évoquent les peuples nourris au sein salé de la mer Méditerranée. Avec poésie, gourmandise, Simon Abkarian conte en deux temps l’histoire d’une famille, somme toute banale, dorée au soleil dont l’insouciance des jours heureux va être endeuillée par des années de guerre civile. Une ode à la vie qui touche au cœur.

Les murs des maisons aux formes cubiques sont blancs, rappelant les Cyclades, la Grèce, l’Algérie. Le linge sèche sur les terrasses, aux fenêtres, tout le contour méditerranéen semble avoir été convoqué sous le toit à la charpente en fer du théâtre du Soleil. Vêtue de noir, une silhouette émerge d’un cagibi aux trésors littéraires. C’est Sandra (épatante Catherine Schaub-Abkarian), la vieille fille émancipée, la tante féministe, érudite, la folle « so » rock’n roll. C’est elle, la narratrice qui tient à raconter l’histoire de sa famille, et surtout celle de sa sœur Nouritsa (lumineuse Ariane Ascaride). Femme tout feu, tout flamme, elle régente avec humour, causticité et autorité, son chaleureux et accueillant foyer. Amoureuse de son mari, Théos (fantastique Simon Abkarian), le chef du quartier, l’exemple pour tous, elle tente de faire entendre raison à ses têtues de filles, l’insolente, la guerrière Astrig (éblouissante Chloé Réjon), la timide, la romantique, Zéla (évaporée Océane Mozas), et à son insouciant de fils, le beau Elias ( turbulente Pauline Caupenne puis fougueux Victor Fradet).

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La vie est belle dans ce coin de paradis gorgé de soleil à deux pas d’une mer calme, porteuse de tous les espoirs, de tous les rêves. Certes, l’argent ne coule pas à flots, mais l’entente, l’entraide suffisent pour l’essentiel, et même pour le superflu. La passion fait battre les cœurs. En ce dernier jour de jeûne, le quartier euphorique s’apprête à célébrer de bien belles fiançailles. Celle de la belle Astrig avec le ténébreux Aris (remarquable Assaad Bouâb), fils oisif de Vava (hilarante Marie Fabre), la commère du village. Pourtant, un terrible secret entache la cérémonie à venir. Le moment est grave. Mais ici, tout se règle en famille. Pas de vague, la sentence s’exécute à l’ombre des maisons, dans le silence des cœurs de cette tribu si humaine, si vivante.

Dix ans ont passé. Le cœur n’y est plus. Les robes légères ont laissé place aux treillis , les sourires aux larmes, aux visages fermés, crispés. Les livres, les fleurs, aux fusils, aux mitraillettes. La guerre civile a coupé le village en deux. Les fous d’un dieu qu’ils ne comprennent pas d’un côté, les épicuriens de l’autre. Malgré la détresse, l’angoisse qui perturbent la tranquillité d’esprits de Nourista, la mère poule, la nourricière, la vie suit son cours. Les petits tracas du quotidien amènent un peu de gaieté, d’embrouilles qui se règlent à grands éclats de voix où l’accent du sud chante encore. Le petit monde du très sérieux Théos a basculé dans les ténèbres, l’horreur, la folie meurtrière des hommes. La mort, l’exil est au bout du chemin. Quelques réjouissances apportent l’oxygène nécessaire, l’espoir suffisant pour que le drame, la tragédie antique reste terriblement humaine.

Homme de cinéma surtout, son visage s’affiche très régulièrement, pour notre plus grand plaisir, dans les salles obscures, Simon Abkarian révèle ici, son talent de conteur, de metteur en scène. Puisant dans ses propres souvenirs, dans de ceux qui comme lui ont connu le paradis, l’horreur des combats, l’exil, il esquisse avec délicatesse, truculence et lyrisme, le portrait touchant, vibrant d’une famille méditerranéenne aux prises avec les démons de la guerre, l’exil. De sa plume ciselée, naïve parfois, mais toujours empreinte de sincérité, de vérité, que l’on avait déjà découverte en 2008 au théâtre national de Chaillot avec son précédent spectacle Pénélope Ô Pénélope, qui a donné naissance à ce double opus, il dit la vie. Des répliques bien senties en joutes verbales hilarantes, de déclarations d’amour en appel aux armes, des banalités du quotidien à l’atrocité des crimes de guerre, il fait du théâtre, et du bon, du populaire, de celui qui touche, émeut et transporte.

djj_theatre du soleil_Abkarian_©antoineagoudjian_ariane_@loeildoliv

Dans ce diptyque tragicomique, cette fresque fleuve, il exprime beaucoup de lui, de ses convictions, de ses racines, du bois dont il est fait. Ainsi, il parle de son engagement féministe, la femme est autant celle qui gère le foyer, que celle qui se bat becs et ongles pour les siens, sa parole est aussi sacrée si ce n’est plus que celle de l’homme, on lui doit avant tout le respect. Esprit éclairé, il combat l’obscurantisme, le fanatisme. Son récit drôle autant que bouleversant, poignant autant que brutal résonne singulièrement avec l’actualité, que ce soit pour parler du sort des migrants fuyant l’enfer des combats, ballotés par les flots, aux vies suspendues en attente d’une terre d’asile, de celui des victimes innocentes sacrifiées par un terrorisme inculte.

Séduit par cette proposition sensible, le public se laisse emporter par la musique de ces voix gorgées de sud, ce vocable qui sent le thym, le romarin, les fallafels en train de cuire, cette épopée où le rire n’est jamais loin du drame. Si Le dernier jour du jeûne, qui conte les beaux jours, est plus enlevé, plus percutant, L’envol des cigognes, est certes plus inégal mais fait souffler un vent épique où réalité et onirisme s’entremêlent délicieusement, intensément !

Par Olivier Frégaville-Gratian d’Amore


EVC_DJJ_Theatre-du-soleil_©simon_abkarian-1_@loeilodliv

Au-delà des ténèbres, un diptyque de Simon Abkarian
Théâtre du soleil – La Cartoucherie
Route du champ de manœuvre
75012 Paris
Jusqu’au 14 octobre 2018
spectacle en alternance du mercredi au vendredi à 19h30 ; en intégralité le samedi à 16h
& le dimanche à 13h

Textes et mise en scène de Simon Abkarian
Collaboration artistique : Pierre Ziadé
Décors de Noëlle Ginefri-Corbel
Lumières de Jean-Michel Bauer
Son d’Olivier Renet
Régie son : Ronan Mansard
Vidéo d’Olivier Petitgas
Costumes d’Anne-Marie Giacalone
Accessoires et régie générale : Phillipe Jasko

Le dernier jour du jeûne
Avec Simon Abkarian, Ariane Ascaride, David Ayala, Assaâd Bouab, Pauline Caupenne, Délia Espinat Dief, Marie Fabre, Océane Mozas, Chloé Réjon, Catherine Schaub-Abkarian, Igor Skreblin.

L’envol des cigognes
Avec : Simon Abkarian, Maral Abkarian, Ariane Ascaride, Serge Avédikian, Assaâd Bouab, Pauline Caupenne, Laurent Clauwaert, Délia Espinat Dief, Marie Fabre, Victor Fradet, Eric Leconte, Eliot Maurel, Océane Mozas, Chloé Réjon, Catherine Schaub-Abkarian, Igor Skreblin.

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