Imago-Go : majorettes trop humaines

Dans le cadre d’une double programmation consacrée à Marta Izquierdo Muñoz, la parade détraquée d’Imago-Go a foulé le sol de l’Atelier de Paris/CDCN après plusieurs reports dus à la crise sanitaire. La chorégraphe et danseuse madrilène s’y approprie la figure de la majorette, entre les sirènes de He matado al principe (2010) et les rebelles de Guérrillères (2021).

Plusieurs souvenirs président à la création d’Imago-Go par Marta Izquierdo Muñoz. Celui d’une parade militaire à laquelle elle participe enfant, dans son Madrid natal, dans les années post-franquistes. Celui d’un défilé de majorettes, cette fois en France, où elle vient danser au tournant des années 2000 auprès de Catherine Diverrès et François Verret avant de monter sa propre compagnie, [lodudo]producción. Le titre du spectacle évoque ces images mentales volontiers déformées que sédimente la mémoire. Déformée, l’image des majorettes l’est tout au long de cette heure de spectacle. Ni simple hommage, ni pure parodie, Imago-go joue des potentialités offertes par ces jeux de bâtons et que le cadre des défilés traditionnels s’efforce de contenir.

Un tableau joyeusement kitsch

Imago-Go de Marta Izquierdo Muñoz © Milca Ercoli

Par terre, un lino blanc parcouru de bandes fluo, reproduction d’un sol du gymnase imaginaire de l’Imago-club. On entend au loin le crissement aigu des baskets et les percussions arythmiques de bâtons qui tombent à terre. Ils sont quatre, deux hommes et deux femmes aux yeux maquillés de fard pailleté, tous vêtus d’une jupe courte, d’un t-shirt pastel et de chaussettes hautes. Le tableau est kitsch et joyeusement ringard, teinté de couleurs eighties. Il s’anime dans un enchaînement assez drôle, au cours duquel les majorettes exécutent tour à tour des figures en s’imitant mutuellement. Peu à peu, le mouvement impersonnel de la communauté laisse transparaître les individualités propres, sujet d’interactions souvent comiques, parfois absurdes.

Sortir du rang

« Jouer à la majorette est pour moi une question d’identité », écrit Marta Izquierdo Muñoz. On comprend vite que ces figures populaires servent d’écran blanc sur lequel se projettent des affects antithétiques, au rythme saccadé d’un montage musical qui passe sans transition de morceaux de fanfare à des instrumentaux de rap. Muñoz injecte dans la rigueur de cet art codifié un élan queer et libertaire, qui parle à la fois à notre présent et aux années movida dans lesquelles elle baigne une partie de sa jeunesse. Les dociles majorettes sortent du rang, laissent éclater des cris de rage lorsque les bâtons leur échappent des mains, leurs sourires forcés deviennent des masques fébriles. On penche ouvertement du côté du camp, ce registre esthétique qui possède dans sa définition même une part d’ineffable, fait de travestissements et d’artifices poussés. Faux sang inclus.

Des mécaniques répétitives

Imago-Go de Marta Izquierdo Muñoz © Milca Ercoli

Au gré de ruptures dans le rythme et la structure, la danse glisse vers le slapstick dans des saynètes désopilantes auxquelles les quatre talentueux interprètes (Angèle Micaux, Adeline Fontaine, Fabien Gautier et Éric Martin, également assistant chorégraphe) donnent corps, l’âme et caractère. Dans la durée, le spectacle rencontre toutefois ses limites. D’abord dans la répétition de mécaniques assez convenues (la chute, la répétition, l’épuisement) ; ensuite, dans le sentiment d’incomplétude que laisse en bouche un projet théorique qui ne parvient pas totalement à s’épanouir sur scène. L’exacerbation d’écarts déjà contenus en germe dans les parades traditionnelles menace de faire tourner le spectacle en circuit fermé. Il faut attendre la libération heureuse de corps demi-nus au cours d’une bacchanale pansexuelle et langoureuse pour entrevoir une ligne de fuite bienvenue. Au son d’un Prélude à l’après-midi d’un faune balbutiant, trois corps se mêlent dans une parfaite indétermination, contrepoint hédoniste à l’obstination d’une majorette enchaînant twirls et high steps en premier plan. Cette juxtaposition offre alors une épaisseur renouvelée à ces figures rarement sublimées.

Samuel Gleyze-Esteban

Imago-Go de Marta Izquierdo Muñoz
Atelier de Paris – CDCN
Route du Champ de Manœuvre
75012 Paris
Jusqu’au 13 septembre 2020

Conception et chorégraphie de Marta Izquierdo Muñoz assisté d’Éric Martin 
Avec Adeline Fontaine, Fabien Gautier, Éric Martin, Angèle Micaux 
Scénographie d’Alexandre Vilvandre 
Dramaturgie de Youness Anzane
Costumes de La Bourette 
Création Son de Benoist Bouvot 
Création lumière et régie générale d’Anthony Merlaud

Crédit photos © Milca Ercoli

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