© guillaume Bosson
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À ce stade de la nuit ou les spectres sacrifiés de Lampedusa 

En s’emparant du roman de Maylis de Kerangal, Antoine Oppenheim et Sophie Cattani, du collectif ildi ! eldi, évoquent avec une poésie sobre les drames des migrants en Méditerranée. À Lampedusa, ils ravivent les fantômes de notre humanité vacillante.
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Minuit. Une femme, seule, perdue dans ses pensées, accoudée à la table de sa cuisine. Le silence. Une tasse de café posée là, comme oubliée. Et soudain, un mot surgit dans l’obscurité : Lampedusa. Il claque comme une gifle, réveille un souvenir, une image, une époque. Pas encore celle des migrants naufragés, mais celle de Burt Lancaster, prince déclinant du Guépard, roman de Giuseppe Tomasi di Lampedusa adapté avec majesté par Luchino Visconti.

Les souvenirs affluent par vagues – comme celles de la Méditerranée, douces et traitres parfois. Les mondes se superposent : la noblesse sicilienne qui danse encore, les yeux fermés, refusant de voir son monde s’effondrer. Et l’autre Lampedusa, l’île, théâtre d’un drame bien plus brutal – celui de milliers de vies brisées.

Un théâtre de la mémoire et de l’effacement
© guillaume Bosson

Sous la lumière naturelle de la chapelle du Théâtre des Halles, Sophie Cattani incarne cette femme en veille, qui suspend sa propre humanité aux mots de Maylis de Kerangal. D’un film à l’autre – The Swimmer de Frank Perry, ou encore Burt Lancaster incarne la figure d’un homme esseulé qui rentre chez lui à la nage, de piscine en piscine – elle glisse d’une mémoire intime à une sidération collective. Presque immobile, elle fait vibrer le texte avec une justesse bouleversante. Pas de pathos. Juste une tension contenue, à la hauteur de l’indicible.

Un geste sec. La tasse se brise et rejoint d’autres débris au sol. Comme autant de vies fracassées. Puis, sur un drap tendu en fond de scène, le plasticien kurde Mahmood Peshawa peint en direct ces figures fantomatiques que l’on ne voit plus. Bouches ouvertes, regards perdus, masses indistinctes – ces visages hantent la scène comme la conscience d’un monde qui détourne les yeux ou comme ces êtres qu’on n’a pas pu ou voulu sauver de la noyade.

Par delà les mots

La mise en scène d’Antoine Oppenheim accompagne ce tressage d’images, de silences et de souvenirs avec une délicatesse rare. Sur scène, Sophie Cattani, sa complice de toujours, donne voix à l’impuissance, à la colère muette, à une mémoire en lutte. Le texte, écrit à la première personne, se déploie comme un chant funèbre à hauteur d’humain. Et cette question, obsédante, en creux : « À quoi ressemblera le monde d’après ? » Peut-être à cette nuit sans fin, où, comme le dit le personnage d’Alain Delon dans le film de Visconti,  « Il faut que tout change pour que rien ne change »…


À ce stade de la nuit de Maylis de Kerangal
Théâtre des HallesFestival Off Avignon
du 5 au 26 juillet 2025 – relâches les mercredi
À 16h15
Durée 40 min 


Mise en scène d’Antoine Oppenheim et Sophie Cattani – Collectif ildi ! eldi
Avec Sophie Cattani (jeu), Mahmood Peshawa (peinture)
Musique Pierre Aviat
Scénographie et lumières de Cyril Meroni
régie générale et son de Guillaume Bosson,
création vidéo – Antoine Oppenheim et Cyril Meroni
Texte publié aux Éditions Verticales

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