Lazare brise les mythes, pas les cœurs

Dans Cœur instamment dénudé, sa troisième création au Théâtre National de Strasbourg, Lazare s’empare des Métamorphoses d’Apulée pour inventer l’émancipation de la jeune Psyché. Et creuse ainsi le sillon d’un théâtre baroque et généreux.

Lazare est un écrivain prolifique. La durée de Cœur instamment dénudé avoisinait le double de ce qui nous a été présenté ce soir-là à Strasbourg. Des contaminations durant les répétitions ont écourté le spectacle à 1h30. Il reste néanmoins dense et abondant. Nous étions prévenus : cette « première époque » fait spectacle à elle seule. Un spectacle qui parle de désir et d’indépendance, dans une forme libre qui collectionne les références sans s’embarrasser de poncifs. Soit Psyché, une jeune fille à l’aube de l’adolescence, une enfant du peuple, légère et belle. Si belle que Vénus, la grâce vieillissante, marâtre aigrie comme les contes savent en faire, demande à son fils Cupidon de la faire tomber amoureuse du premier idiot venu. Mais à la vue de la jeune fille, Cupidon s’en éprend et demande à Zéphyr de la faire voler jusqu’au palais familial où, évaporé dans une forme invisible, il se glisse en secret dans son lit.

Fable postmoderne

Cœur instamment dénudé (première époque) de Lazare © Jean-Louis Fernandez

C’est un conte postmoderne, où la figure de Louise Michel se superpose à celles de la mythologie grecque. L’influence de Heiner Müller est revendiquée, Lazare entend casser les mythes. Rien n’est donc gagné dans le monde de Psyché. Son parcours n’est pas oraculaire mais relève plutôt du chemin initiatique, au cours duquel l’héroïne s’émancipe de l’allégorie pour découvrir les zones grises tapies derrière les évidences, la part d’irréconciliable qui gît en secret au fond des relations humaines. Les thèmes inexhaustibles du mythe antique côtoient un regard contemporain sur les écarts de classe, l’aliénation sociale ou la naissance du désir. Pas de prescription, mais pas non plus de cynisme en contrepartie : Lazare évoque le chaos du monde pour composer avec lui. Aucune chose n’est plus sérieuse qu’une autre, mais ainsi tout peut l’être, là réside la liberté laissée au spectateur.

Artisanal et hédoniste

Sur scène, on est impressionné par le foisonnement à l’œuvre. Des effets artisanaux, aux ressorts multiples : ici, un incendie magnifique allumé sous nos yeux ; là, un accident de voiture que quelques poses transforment en hallucination cartoonesque. Le verbe baroque de Lazare, stylisé jusqu’à atteindre une sorte de point-limite, où chaque idée est devancée par sa figure, ce verbe tendu vers l’abstraction se décline en vers et en prose, se parle et souvent se chante. La langue s’emballe, se brise en cri, prend des accents grotesques et suit la houle des corps d’où elle résonne. Les corps bougent comme des marionnettes, animés par une rythmique toute musicale. Il y a une vraie croyance dans la capacité du théâtre à produire des visions remplies de vie comme dans celle de la chanson à exprimer des états d’esprit, des humeurs et des désirs. La partition serait injouable sans ces interprètes acrobates qui révèlent tour à tour leurs tessitures aventureuses et leurs talents d’instrumentistes, et qui font des minauderies un registre délibéré.

Une écriture limpide

Cœur instamment dénudé (première époque) de Lazare © Jean-Louis Fernandez

Ce Cœur instamment dénudé brille par la clarté avec laquelle il pousse jusqu’à l’extrémité hédoniste de ses idées ; paradoxalement, cette clarté se dissout parfois dans le trop-plein. Il n’empêche que Lazare tient là un théâtre gracieux et généreux, qui sait jouer sur son mode propre. Vers la fin, un orchestre de cuivres amateur s’invite sur scène (la plus jolie des distanciations, qui continue, comme dans tout le spectacle, de marcher sur les barrières qui séparent la pièce de sa propre conception). Et comme le génie se loge dans les détails, quelques contacts, quelques interactions, intègrent les jeunes musiciens à l’espace de la comédie, panachage joyeux des présences dans cette fête sans concession.

Samuel Gleyze-Esteban

Cœur instamment dénudé (première époque) de Lazare
TNS
Salle Gignoux

1 avenue de la Marseillaise
67000 Strasbourg

Jusqu’au 22 janvier 2022
Durée 1h30

Tournée
Du 23 fév au 3 mars 2022 à la MC93 Maison de la culture de Seine-Saint-Denis, Bobigny
Du 9 au 11 mars 2022 au Grand T – Théâtre de Loire-Atlantique, Nantes

Texte et mise en scène de Lazare
Collaboration artistique – Anne Baudoux
Avec Anne Baudoux, Ava Baya, Laurie Bellanca, Ella Benoit, Paul Fougère, Louis Jeffroy, Loïc Le Roux, Veronika Soboljevski
et le musicien Jonathan Reig

Crédit photos © Jean-Louis Fernandez

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