Souffrances sourdes au travail, tristesses de femme

Pour sa dernière création en tant que directeur de la Comédie de Valence, Richard Brunel s’empare d’un texte noir, hyperréaliste de l’autrice Nina Bouraoui. Offrant à l’extraordinaire Anne Benoit, le rôle d’une femme quelconque, rongée par sa morne vie, broyée par une société exsangue, il signe un spectacle lucide, intense qui à l’heure des « gilets jaunes », des révoltes populaires, résonne avec une acuité rare. 

De multiples cloisons de verre partagent l’espace. Un mobilier neutre permet de déplacer l’action dans différents lieux, que ce soit dans un commissariat, au boulot ou tout simplement dans l’intimité froide d’un foyer. Derrière des stores vénitiens blancs, qui s’ouvrent lentement, on aperçoit une silhouette imposante, majestueuse. C’est celle d’Anne Benoit. Regard dans le vide, absente, elle décline son identité sans joie mais sans peine non plus. Elle s’appelle Sylvie, elle a 53 ans, elle travaille dans une usine de Caoutchouc. Elle n’a pas grand-chose à dire. Elle est simple. Sa vie est sans surprise. Séparée depuis un an, elle n’a pas de colère en elle. Elle s’est blindée depuis longtemps. Elle se contente du peu qu’elle a. 

Dans son récit, quelque chose sonne faux, comme une fêlure qui ne se serait jamais colmatée. Elle a un salaire. Elle bosse bien. Elle a deux enfants. Elle survit plus qu’elle ne vit mais elle refuse de s’apitoyer sur son sort. Elle parle peu. Elle est transparente. Elle est appréciée de tous. Lentement, l’acide qui suinte d’un monde qui ne tourne pas rond, qui ne va pas bien, pénètre dans ses veines. Le venin d’une société qui oppresse les petites gens contamine son cœur et son âme. La dépression guette, se jette sur sa proie, la dévore. Incapable de réagir, Sylvie, fataliste, telle une cocotte-minute en surchauffe, subit jusqu’à l’explosion, jusqu’au drame. 

Plume aiguisée, acérée, limpide, Nina Bouraoui, dont la publication du roman qui sert de trame à ce spectacle est prévue pour janvier 2020, ausculte le monde pas celui de la bourgeoisie, des bobos parisiens, mais celui du monde ouvrier, de ses petites gens qui comptent en fin de mois. Sans pathos, avec une justesse, une délicatesse, elle dissèque leur vie, leur donne une densité, une identité. Par touches, elle esquisse jusqu’au point de rupture le portrait de cette femme banale, sans histoire, abandonnée par son mari, pressurée par un patron angoissé, mais pas un mauvais bougre pour autant. Par sa mise en scène sobre, utilisant peu d’effets, à peine quelques vidéos parfaitement utilisées, Richard Brunel souligne la déshérence de tout un pan de notre société, le ras bol d’un peuple saigné à blanc, apathique. Il en sublime le cri de désespoir, lui offre une belle tribune. 

Anne Benoit est solaire. Troublante, humaine, elle donne corps avec justesse à ce personnage au bord du burn-out. Omniprésente mais absolument pas écrasante, elle laisse la part belle à son partenaire. Tommy Luminet hante le plateau et incarne parfaitement le mari falot, le chef névrosé.

Avec Otages, Richard Brunel, futur directeur de l’Opéra de Lyon, cisèle une pièce engagée, un spectacle sociétal exigeant qui secoue en profondeur et oblige à penser autrement le monde d’aujourd’hui et de demain.

Olivier Frégaville-Gratian d’Amore – Envoyé spécial à Lyon 


Otages de Nina Bouraoui
Création à La Comédie de Valence
Théâtre du Point du jour
7 Rue des Aqueducs
69005 Lyon
Jusqu’au 30 novembre 2019
Durée 1h15 environ

Mise en scène de Richard Brunel
avec Anne Benoît, Tommy Luminet
Son de Michaël Selam
Scénographie de Stephan Zimmerli

Crédit photos © Jean Louis Fernandez

Print Friendly, PDF & Email

Laisser un commentaire

Your email address will not be published.

*