Simon Delétang, entre terre et mer

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Au cœur des Vosges, à Bussang, Simon Delétang ment en scène Littoral de Wajdi Mouawad © Jean Louis Fernandez

Pour sa première saison en tant que directeur du théâtre du Peuple, Simon Delétang a souhaité revenir aux origines du concept imaginé par Maurice Pottecher, il y a plus de 120 ans, tout en apportant sa touche scénographique d’esthète éclairé. En s’emparant de Littoral de Wajdi Mouawad et Lenz de Georg Büchner, il invite à une quête spirituelle, folle, à un voyage initiatique à la recherche de son moi intérieur. Une balade poétique qui manque de souffle, mais point de beauté.

Découvrir ce théâtre de bois dans son écrin de verdure, perdu dans la forêt vosgienne se mérite. Le trajet est long pour rejoindre le village de Bussang, mais cela vaut clairement le détour. Malgré la chaleur, le temps de transport, c’est une vision singulière et mirifique qui s’offre à nos yeux quand derrière des arbres apparaît cette bâtisse singulière rappelant quelques datchas russes de la fin du XIXe siècle. Lieu reculé, loin de la capitale, le Théâtre du Peuple est né d’une utopie, celle de Maurice Pottecher, « par l’art, pour le peuple ». Dépité par son expérience parisienne et soucieux d’offrir aux ouvriers de la manufacture familiale une éducation artistique, le fils du riche tisserand décide de fonder en 1895 un lieu de création artistique où chacun peut monter sur scène, professionnels comme amateurs. Cette tradition est d’ailleurs l’une des particularités qui fait la singularité des œuvres présentées chaque saison estivale.

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En ouvrant le fond de scène sur la forêt, comme c’est prévu dans la charte de Bussang, Simon Delétang invite à découvrir le monde autrement © Jean Louis Fernandez

Revendiquant sa filiation avec le théâtre de Pottecher, Simon Délétang, fraîchement nommé à la tête de cet édifice étonnant, ne déroge pas à la règle. En proposant sa relecture d’une des pièces phares du cycle Le sang de Promesses de Wajdi Mouawad, il propose une épopée onirique où un fils délaissé cherche une sépulture décente pour son père tout juste décédé et dont personne ne veut la dépouille. Face à l’intolérance des uns, aux secrets familiaux inavoués des autres, le jeune homme décide de se confronter au passé de ce paternel peu connu, mais omniprésent et de retourner dans le pays d’origine de ce dernier.

Avec peu d’effets et une scénographie épurée, le jeune metteur en scène invite à un voyage aux confins des cœurs, des âmes de l’humain. Pourtant, malgré les coupes opérées par Simon Delétang avec l’accord de Wadji Maouwad, l’ensemble n’arrive jamais à décoller vraiment. Certes, l’onirisme de cette tragédie aux accents antiques interroge sur nos rapports à nos racines, à nos propres histoires, mais des longueurs, des baisses de régime et une distribution trop disparate l’empêche de larguer les amarres pour découvrir les beautés âpres et escarpées du Littoral.

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Parcourant les montagnes des Vosges, Simon Delétang par sur les traces de Lenz de Georg Büchner © Christophe Raynaud de Lage

Homme de la terre et fougueux quarantenaire, Simon Delétang souhaite sortir Bussang de sa logique festivalière. C’est d’ailleurs pour initier cette évolution qu’il a décidé de parcourir le printemps dernier les terres vosgiennes, sac sur le dos, pour prêcher dans les salles des fêtes des alentours la belle parole de Georg Büchner. Suivant les traces de Lenz jusqu’à Walderbach, tout comme le dramaturge allemand en son temps, le jeune metteur en scène et comédien donne à ce récit vibrant d’un homme face à la nature, à ses obsessions les plus intimes, à son rapport aux autres, des accents romantiques et fiévreux qui touchent par sa poésie simple, son souffle enflammé, sa verve passionnée.

Bien que tout ne soit pas parfait, ne boudons pas notre plaisir. Charmé par les lieux, la personnalité ténébreuse du nouveau directeur et par l’enthousiasme des équipes artistiques, tant sur la scène qu’en-dehors, on se laisse emporter par la volonté de Simon Delétang de poursuivre le rêve de Maurice Pottecher enrichi de ses propres utopies.

Par Olivier Fregaville-Gratian d’Amore

Théâtre du Peuple
40, Rue du Théatre du Peuple
88540 Bussang

Littoral de Wajdi Mouawad
Jusqu’au 25 août 2018
Du mardi au dimanche à 15h
Durée environ 3h avec entracte

Mise en scène et scénographie de Simon Delétang
Collaboration artistique : Jean-Philippe Albizzati
Lumières de Jérémie Papin
Son de Nicolas Lespagnol-Rizzi
Costumes de Marie-Frédérique Fillion
Collaboration à la scénographie et accessoires : Léa Gadbois-Lamer
Direction des chants : Margherita Trefoloni
Avec René Bianchini, Marina Buyse, Jean-Noël Delétang, Simon Delétang, Baptiste Delon, Claudine Deslandes, Martial Durin, Ali Esmili, Sylvain Grepinet, Houaria Kaidari, Michèle Lautrey, Richard Mahoungou, Thibault Marissal, Mathilde-Édith Mennetrier, Emmanuel Noblet, Anthony Poupard, Ousmane Soumah et Sylvain Tardy en alternance avec Clément Bellefleur, Coralie Bidalou ou Marie-Jeanne Burthey

Lenz de Georg Büchner
Tous les dimanches du 22 juillet au 19 aout 2018
Durée 1h
Reprise itinérante au cours de la saison 2018/2019

Traduction de Georges-Arthur Godschmidt
Mise en scène, scénographie et jeu de Simon Delétang
Lumières de Sylvain Tardy
Son de Nicolas Lespagnol-Rizzi
Costumes de Marie-Frédérique Fillon
Collaborateur artistique : Anthony Poupard
Régie générale : Nicolas Hénault

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