Séance(s) de cinéma

En 2016, Isabelle Lafon présentait à la Colline – Théâtre national,  Les insoumises, un triptyque d’après des textes d’Anna Akhmatova, de Virginia Woolf et de Monique Wittig. Trois spectacles sur des destins de femmes avides de liberté.  Jusqu’au 5 juin, elle revient dans la petite salle pour proposer Vues lumière, l’histoire de personnes qui ont une utopie dingue et que des comédiens s’emparent pour une utopie folle ! 

Il était une fois un groupe de personnes qui fréquentait un centre social du XXème arrondissement de Paris. Esseulés, avides et curieux du monde qui les entourent, ils décident de fonder un atelier de cinéma. L’objectif est simple « s’instruire, se cultiver » autrement.  Faute d’une culture, d’une éducation ces autodidactes se lancent au défi communautaire d’apprendre les uns des autres, des émotions ressenties, de leurs regards croisés. 

Pour la première fois, Isabelle Lafon ne part pas d’un texte, d’un roman, d’une pièce déjà écrits. Elle s’est nourrit d’improvisations collectives, avec des thèmes et des référence impulsés au début des répétitions. Les frères lumières en est un mais aussi la dictature au Chili à partir d’un documentaire du réalisateur chilien Patricio Gusman  Nostalgie de la Lumière proposé par la comédienne Johanna Korthals Altes, fidèle collaboratrice de la metteure en scène. Un travail de plateau de longue haleine s’enchaine avec prés d’un an et demi de travail. La magie opère Comme à son habitude, avec la grâce poétique qu’on lui connaît, avec l’humour mélancolique qui la caractérise,  elle plonge les spectateurs au cœur des pensées, des échanges de ce petit groupe de survivants, d’exclus, qui par leur propre moyen, à leur façon, raccroche les vagabonds de la société. 

Sur une scène dépouillée, encerclés par le public, grâce à un dispositif tri-frontal, les cinq comédiens apparaissent, alignés, droits, stoïques. Quatre femmes, un homme. Ils prennent possession de l’espace. Une voix s’élève. C’est celle de Fantine (Isabelle Lafon), une mécanicienne dans un garage. Elle s’adresse à Georges (Johanna Korthals Altes), ouvrière paysagiste à la ville de Paris. De leur discussion, naît l’idée de créer un atelier de cinéma autogéré. 

Le concept participatif voit tranquillement le jour. Il séduit d’autres habitants du quartier, Esther (Judith Périllat) employée de la poste, Martin (Pierre-Félix Gravière), gardien de nuit dans un hôtel et Shali  (Karyll Elgrichi), iranienne travaillant comme assistante maternelle. Avec maladresse, celle des débutants, ils construisent et définissent ensemble les règles du jeu, de ce club de cinéphiles en devenir.

Partager le savoir de chacun, les références cinématographiques des uns et des autres, apprendre à chercher, à penser, faire venir des intervenants spécialisés, mettre en place des débats d’où émergent de vraies questions… L’atelier prend tout doucement de l’ampleur.  Le projet est ambitieux, généreux. Ils sont cinq à l’imaginer, ils restent cinq à y participer. L’art fait tomber les barrières sociales le temps de la conversation et de l’échange. C’est touchant !

Une belle séance de théâtre, où se mêlent l’intime et le collectif, l’humain et l’humour. Les comédiens sont formidables. À découvrir sans hésitation. 

Florence Pons


Vues lumières d’ Isabelle Lafon
Théâtre de la Colline  
15, rue Malte-Brun 
75020 Paris
jusqu’au 5 juin
Du mardi au samedi à 20h00

Création et conception d’Isabelle Lafon
Écriture collective et interprétation
Avec Karyll Elgrichi, Pierre-Félix Gravière, Johanna Korthals Altes, Isabelle Lafon, Judith Périllat

crédit photos © Tuong-Vi-Nguyen

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