Sauvage, portrait évanescent et incandescent d’un jeune prostitué

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AFF_Sauvage_Camille Vidal Naquet_©Pyramides Distribution

Sauvage de Camille Vidal-Naquet © Pyramide Distribution

Regard perdu, brûlant, le visage angélique et abîmé de Felix Maritaud crève l’écran. Filmé au plus prés par Camille Vidal-Naquet, il invite à une descente vertigineuse dans le monde de la prostitution masculine, vue par le réalisateur. Le jeu intense, vibrant du comédien ferait presque oublier que Sauvage ne convainc pas tout à fait tant le scénario sacrifié à un romantisme mortifère perd en réalisme. Dommage.

Le beau Léo (solaire Felix Maritaud) erre dans les rues de Strasbourg. Regard dans la vague, shooté au crack, il survit entre deux passes. Ses terrains de chasse sont la sortie du bois où il retrouve ses compagnons de galère en attendant le client, les boîtes de nuit gay, les impasses sordides. Santé vacillante, toux persistante, à 22 ans, le jeune homme a déjà brûlé une grande partie de sa courte vie. Pourtant, malgré les coups du sort, malgré un avenir sans espoir, rien ne vient entamer sa quête d’absolu, son refus des contraintes d’une société corseté dans son puritanisme liberticide, tandis qu’à ses côtés le nerveux et sanguin Ahd (brut Eric Bernard) lui donne un peu d’amour, de tendresse.

Sauvage_Camille vidal Naquet_©Pyramide Distribution_ @loeildoliv

Felix Maritaud est un Léo sauvage et solaire © Pyramide Distribution

Avec une fascination pour son comédien, Camille Vidal-Naquet filme au plus près cette plongée dans un monde underground où l’on vend son corps, un peu de son humanité pour un morceau de pain, un peu de drogue pour soulager la misère du quotidien. Montrant une sexualité hardcore sans phare, une existence ritualisée, le réalisateur, qui durant trois ans à côtoyer les prostitués du bois de Boulogne rencontrés grâce à une association, a voulu s’éloigner des fantasmes inhérents à cette pratique pour mieux aborder la vie de ces jeunes en mal de vie. Malheureusement, même s’il refuse les clichés du drame romantique mortifère, du lyrisme morbide, il finit par tomber dans d’autres travers, ceux d’un documentaire édulcoré qui montre les sexes sans pudeur, mais cache la dureté d’un monde sans pitié, d’un univers de violences.

Bien que fasciné par le personnage lumineux, intense de Léo, par ce portrait doux-amer d’un être à la dérive qui touche par sa candeur, sa générosité, son besoin d’amour et son incapacité à en recevoir, une interrogation troublante, perturbante vient tarauder nos consciences : comment alors que la santé du jeune homme est souvent abordée, il n’est jamais question du Sida, des rapports à risques, des maladies opportunes ? En effet, bien que l’ombre de la maladie plane, la question est totalement évacuée du long-métrage, comme si c’était réglé, comme si cela n’avait plus d’importance. Étrange raccourci, qu’on a bien du mal à comprendre, tant la lutte contre les infections sexuellement transmissibles restent primordiales, vitales.

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Léo se noie dans un monde de plaisir, de drogue de perdition © Pyramide Distribution

Le film dérange, c’est un fait, mais pas forcément pour les raisons que l’on pourrait croire. Ce ne sont pas les images crues, la violence des gestes, des propos, le refus des « gens biens » de voir ce garçon inconscient à terre, la marchandisation d’un corps abîmé par l’alcool, la drogue, le manque de nourriture, mais bien parce qu’à trop vouloir faire dans la sensation forte, le lâcher prise, la beauté brute d’un être pur, fragile, qui s’abandonne sans retenue à la curiosité, à toutes les expériences, Camille Vidal-Naquet se perd dans sa propre vision de la prostitution quitte à en perdre la rugueuse et douloureuse réalité.

Ne boudons pas pour autant la qualité du film, ses accents pasoliniens, téchiniens voir bunueliens, la maîtrise précise, virtuose de la caméra, le sens de l’image du réalisateur. Mais c’est surtout et avant tout la présence ardente de Félix Maritaud à l’écran qui retient, frappe et ensorcèle. Sa beauté singulière, sauvage, son intensité de jeu, sa façon unique, viscérale, de prendre la lumière, sont les atouts majeurs de ce film et font du jeune comédien, une étoile montante à suivre du cinéma français.

Par Olivier Frégaville-Gratian d’Amore

Sauvage réalisé et scénarisé par Camille Vidal-Naquet
Avec Félix Maritaud, Eric Bernard, Nicolas Dibla, Philippe Orhel et Marie Seux
Directeur de la photographie Jacques Girault
Montage : Elif Uluengin
Décor : Charlotte Casamitjana
Costumes : Julie Ancel
Sortie le 29 aout 2018

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