Couv_Salomé Villiers_77_©Julien Jovelin_@loeildoliv

Salomé Villiers, la pétulante ingénue

Deux yeux perçants, couleur Océan indien, chevelure brune frisée encadrant son lumineux visage, Salomé Villiers est une enfant de la balle. Nourrie, dès son plus jeune âge, au théâtre et au cinéma, la talentueuse artiste à la silhouette de jeune première aime casser les codes et aller où on ne l’attend pas. Comédienne, metteuse en scène, elle multiplie habilement les projets. Rencontre.

Salomé Villiers © Cédric Vasnier

Issue d’une famille d’artistes, un peu bohème, Salomé Villiers nous a donné rendez-vous dans un café au cœur de Montmartre, à deux pas des Abbesses, quartier qu’elle affectionne tout particulièrement. Primesautière, légère, elle éclaire son visage d’un lumineux sourire. Bien installée dans un confortable fauteuil, un verre de coca à la main, elle conte son début de carrière fort prometteur et l’histoire extraordinaire de sa famille. « J’ai grandi au sein d’une tribu de créateurs, explique-t-elle, mon grand-père – François Villiers – et ma mère – Mara Villiers – étaient réalisateurs de films, de documentaires. Mon grand-oncle –Jean-Pierre Aumont – était comédien. J’ai aussi des cousins chanteurs, dessinateurs et sculpteurs. Dès mon plus jeune âge, j’ai été habituée à les voir travailler, écrire, s’intéresser à toutes les formes d’art. Du coup, logiquement, enfant, j’ai été très vite familière avec les salles de théâtre. J’ai deux souvenirs qui m’ont particulièrement marquée et qui ont certainement influencé mon choix de devenir comédienne. » À quatre ans, la jeune fille découvre émerveillée, en compagnie de sa mère, un Cyrano de Bergerac, qui se jouait dans un manège et où les acteurs arrivaient sur scène à cheval. Quelque temps plus tard, sa tante Vénita, l’emmène à une adaptation d’Un songe d’une nuit d’été de Shakespeare créé dans un labyrinthe végétal. « C’était dément, se souvient-elle. Tout ce que je voyais me semblait tellement réel, comme un rêve éveillé. Il y avait une féerie qui me bouleversait et que j’avais envie de côtoyer, toujours. Logiquement, ma mère m’a inscrit à des cours de théâtre dans un centre d’animation. » Ainsi, tout au long de son parcours scolaire, la jeune fille a suivi un enseignement pluridisciplinaire et artistique.

Les planches comme horizon

SAlome Villiers_1_©Jean marie marion_@loeildoliv

Tout en préparant son bac, condition sine qua none pour pouvoir ensuite tenter sa chance en tant qu’artiste, la jeune Salomé Villiers suit assidûment des cours de théâtre. Elle passe plus de six heures par semaine à découvrir les textes classiques, à fourbir ses armes, sous la férule, de celle qu’elle appelle avec une tendresse infinie la petite marraine de son adolescence, Mireille Delcroix. Alors, autant dire qu’une fois le précieux diplôme en poche, quand elle entame des études en lettres appliquées loin des rideaux, du bâton du brigadier et des planches, rien ne va plus. « J’avais l’impression de ne pas être à ma place, raconte-t-elle, d’être vide, comme s’il me manquait une partie importante de moi-même. J’ai, donc, avec l’accord de ma mère et la bénédiction de mes grands-parents – qui ont bien vu que malgré leur réticence, j’étais extrêmement motivée – , quitté la faculté pour m’inscrire à des cours préparatoires en vue de passer les concours d’admission aux différents conservatoires. Sans hésiter, j’ai repris le chemin de l’école professionnelle où Mirelle et Denis Llorca enseignaient. » Bosseuse acharnée, la jeune femme s’intéresse aux grands textes, les étudie, les décortique. Plus qu’une lubie, c’est une vraie passion qui l’habite. Son travail porte rapidement ses fruits en 2007, un an tout juste après le Bac, elle entre au conservatoire du 11e arrondissement. C’est auprès de Philippe Perrussel, qui, quelques années plus tard, jouera le rôle de son père dans Le Jeu de l’amour et du hasard de Marivaux qu’elle monte en 2013, et d’Alain Hitier, qu’elle se forme. « Cela était trois années merveilleuses, se souvient-elle avec jubilation, il y avait vraiment un esprit troupe, de « petite grande » famille qui régnaient entre les 60 élèves et nos deux professeurs, j’ai adoré ça, se souvient-elle. J’y ai rencontré des camarades qui sont devenus mes amis et avec qui je travaille actuellement. D’ailleurs, c’est en 2009, quand François (Nambot), d’un an plus vieux que Bertrand (Mounier) et moi, est sorti du cursus que nous avons décidé de créer notre propre compagnie, La Boîte aux lettres. On voulait mener des projets ensemble, combiner nos trois univers différents et s’embarquer les uns les autres , on fait un bel animal à 3 têtes . »

Une compagnie, trois amis, des projets

Jeu-de-lAmour-BAL_©Karine-Letellier_@loeildoliv

Rapidement, tout s’enchaîne pour les trois comparses. Bertrand Mounier met tout d’abord en scène Yerma de Federico Garcia Lorca, puis François Nambot s’attaque à Juste la fin du monde de Jean-Luc Lagarce. « Quand c’est à mon tour de me lancer, explique-t-elle, le texte est tout choisi. Il y a une pièce qui m’obsède, car je la trouve capitale : Le Jeu de l’amour et du hasard de Marivaux. C’est d’autant plus surprenant que j’ai mis du temps à en apprécier la richesse, la beauté, la modernité. J’ai grandi et mûri avec. Je l’ai étudiée, au collège, puis au lycée. La première fois que je l’ai lue, j’avais trouvé cela bavard (rires). Bien entendu, c’est loin d’être le cas. Je pense que la manière dont je l’ai abordé quand j’avais 14 ans en cours de Français, a influencé ma vision de la pièce. À l’époque, j’étais un vrai garçon manqué, je faisais de l’escrime et je rêvais de jouer Cyrano et Mercutio. » Pourtant, le charme finit par agir. Il faut dire que la comédienne en devenir a été élevée aux textes classiques. Dès son plus jeune âge, son grand-père et son frère lui parlent des œuvres de Musset. « C’était culte, depuis toute petite j’entends Perdican à la maison tous les dimanches, dit-elle avec son sourire candide. En parallèle, Le jeu de l’amour était devenu une pièce de chevet. J’ai grandi avec elle et à chaque relecture, je me rendais compte à quel point cette pièce était un trésor littéraire, une critique sociale fine et cruelle. C’est incroyablement contemporain, car comme tous les grands auteurs classiques, Marivaux était un visionnaire qui parlait certes de son époque, mais qui parlait avant tout du cœur humain. Je suis tombée amoureuse de tous les personnages du Jeu de l’Amour et du hasard, de cette histoire, de la plume de ce dramaturge du XVIIIe siècle et de sa fine analyse du monde et j’ai ressenti le besoin de mettre en scène ce texte avec mes yeux, mes oreilles et mon cœur. Je voulais que n’importe quelle génération puisse se reconnaître et s’identifier. »

Le jeu de l’amour et du hasard, un succès public autant que critique

C’est ainsi qu’en 2013, Salomé Villiers se penche sur le Jeu de l’amour et du hasard et en signe une version pop acidulée savoureuse et contemporaine. « C’était important pour moi, explique-t-elle, qu’on ait une empathie pour les personnages. Je ne voulais pas tomber dans les poncifs. Quand on monte un classique de nos jours, pour que cela ait un intérêt au-delà du divertissement, il est, à mon sens, nécessaire d’avoir un regard, de le mettre en écho avec le monde contemporain. Si le système de classe comme sous l’Ancien Régime n’existe plus, on est toujours étiqueté. Elles ont fait place à de nouvelles classes avec de nouveaux codes et nouvelles règles. Et pourtant, c’est avec finesse et cruauté ce que dénonce Marivaux dans sa pièce. Il faut dépasser les clichés, les certitudes, les a priori, d’autant que les premières amours sont souvent douloureuses. Fort de sa devise, corrigeons les mœurs par le rire, le célèbre dramaturge s’amuse des situations plus que déplaisantes et désagréables de Lisette et Arlequin, de Sylvia et Dorante. De sa verve désopilante, il nous saisit, nous captive. » En s’emparant de cette pièce au parfum de critique politique et sociale,  de cette comédie dramatique,  de cette histoire d’amour aussi tendre que cruelle, écrite 50 ans avant la révolution, Salomé Villiers ne s’y trompe pas et signe une comédie de vie particulièrement touchante qui sans en gommer la férocité du propos, l’adoucit par l’attachement qu’elle éprouve pour chacun des personnages. « Nous avons tous en nous une part de chacun d’entre eux, estime-elle. Nous avons tous connu certaines situations similaires, ne serait-ce que nos premiers émois amoureux, il y a aussi une dimension d’éducation sentimentale. On se retrouve forcément, à un moment donné, dans un trait de caractère, Orgon, un père moderne, éclairé et soucieux du bien-être de ses enfants, de Lisette, interprétée par la pétillante Raphaëlle Léman, une femme résolument sexy et indépendante qui s’assume ou d’Arlequin, un amuseur au cœur tendre. » Après Paris, deux années consécutives, Le Jeu de l’amour et du hasard repart pour la troisième fois en Avignon, une occasion de revoir ce bijou d’humour noir, cette comédie pétulante.

De riches rencontres

Haffmann_avignon_@loeldoliv

Ouvreuse au théâtre de l’Œuvre pendant ses études au conservatoire du 11e, Salomé Villiers fait la connaissance de la metteuse en scène Françoise Petit-Balmer. C’est un vrai coup foudre amical, professionnel. « Nos univers se sont tout de suite entendu, raconte émue la jeune femme, j’avais terriblement envie de travailler avec elle. Alors qu’elle était en train de préparer une adaptation de la pièce de Nicolas Bréhal, La Légèreté française, un dialogue intime entre Marie-Antoinette et sa peintre Elizabeth Vigée-Lebrun, elle m’a proposée de rejoindre sur scène Valérie Bodson et d’incarner la fameuse artiste, au destin hallucinant. Cela a été une rencontre singulière et incroyable. » Malheureusement, pour des raisons techniques et de droits, le spectacle n’a pu être représenté que cinq fois. En parallèle, la comédienne – metteuse en scène se prépare à monter sur les planches du Lucernaire pour jouer son Jeu de l’amour et du hasard. Loin de s’enfermer dans son univers, Salomé Villiers aime se confronter à d’autres mondes, d’autres troupes, d’autres comédiens. Alors qu’elle joue avec son complice François Nambot, au théâtre du Ranelagh, l’Aigle à deux têtes de Jean Cocteau, mis en scène par Issame Chayle, elle fait la connaissance de Jean-Philippe Daguerre, directeur de la compagnie Le grenier de Babouschka, qui cherche une comédienne pour reprendre le rôle de Suzanne Abbetz dans la pièce qu’il a écrite et montée Adieu Monsieur Haffmann. « Cela a été, raconte-t-elle, un vrai coup de cœur artistique et humain et je suis trop contente de faire partie de cette belle famille et de jouer dans ce magnifique spectacle. Je suis vraiment fière ! C’est une équipe d’artistes absolument merveilleux que j’admire et que j’aime profondément. »

Des projets plein la tête

FRISE DEF fumée web_©Franck Harscouet_@loeildoliv

Boulimique de travail, curieuse, amoureuse des textes classiques, la jeune comédienne est toujours en quête de nouvelles aventures. « En rangeant des affaires de famille, il y a peu, se souvient-elle excitée et émue, je suis tombée sur des scénarios que mon Grand-père avait écrits, mais jamais réalisés. J’ai très envie de me plonger dedans. Par ailleurs, la vie de mes grands-parents était trépidante. Un jour, j’aimerais conter leur histoire. » Avant de s’immerger dans son passé familial, elle va co-mettre en scène avec son ami et complice Pierre Hélie une adaptation de Beaucoup de bruit pour rien de Shakespeare, qui verra le jour en février 2019 à la Grande Scène du Chesnay. « C’est une expérience géniale, raconte Salomé Villiers. J’adore travailler avec Pierre, car on décortique toutes nos idées ensemble, on a le même vocabulaire tout en étant différents et on brûle d’une passion commune de porter ce texte sur les planches d’un théâtre. C’est stimulant de travailler avec deux cerveaux plutôt qu’un seul, on se relance l’un l’autre en permanence, avoir un partenaire de mise en scène c’est vraiment génial. Nous sommes très fiers de notre distribution et nous avons hâte de commencer le travail, nous avons réuni des comédiens que nous adorons comme Jean Barney, Simon Larvaron, Clara Hesse, Violaine Nouveau et Georges Vauraz, que nous avions rencontrés pour un autre projet qui nous tient à cœur, écrire une pièce sur la création d’Hollywood, ainsi qu’Etienne Launay, qui m’inspire par sa patte d’acteur singulière et percutante. » En parallèle, la jeune femme prépare son Avignon 2018, où elle sera à l’affiche de deux spectacles, Le jeu de l’amour et du hasard qui se jouera à 19h05 au théâtre du Roi René et la nouvelle création de Stéphane GuérinKamikazes, mise en scène par Anne Bouvier que l’on pourra découvrir à 21h35 au Théâtre Buffon.

AFFICHE_KAMIKAZES_sansmarges_@loeildoliv

« Quand Anne m’a appelée, raconte-t-elle, pour me demander si cela me plairait de les rejoindre sur son prochain projet qui sera présenté à Avignon, j’ai dit oui sans hésiter, sans l’avoir lu. J’aime énormément son univers que je trouve tellement délicat, élégant et hyper fort .À chacun des spectacles qu’elle a mis en scène je suis sorti bouleversée alors je suis vraiment heureuse et fière qu’elle ai pensé à moi pour rejoindre cette très belle équipe. Et en plus, j’ai adoré la pièce de Stéphane qui est un Lagarce Punk ! C’est la première fois que je joue un texte contemporain, qui me charme par son côté insolite, sensible et barré. » Ainsi, la jeune comédienne donnera notamment la réplique à Julie Cavanna, sa comparse d’Adieu Monsieur Haffmann, toute nouvelle lauréate du Molière de la révélation féminine, à Pierre Hélie, à  Raphaëline Goupilleau, à David Brécourt, à Pascal Gautier et Valentin de Carbonières. Pour (re)découvrir, la pétillante Salomé Villiers, cet été, c’est dans le sud, à l’ombre des remparts de la cité papale qu’il faut donc courir. Un voyage qui vaut sans conteste le détour.

D’après les propos recueillis par Olivier Frégaville-Gratian d’Amore

Crédit photos © Cédric Vasnier (1), © Jean-Marie Marion (2) et © Karine Letellier (3)

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