Sacré Candide !

S’attaquant à son premier classique depuis qu’il est à la tête de la Comédie de Saint-Etienne, Arnaud Meunier donne vie, avec malice, finesse, au conte initiatique de Voltaire. Faisant entendre haut et clair l’épopée tragicomique de Candide, grâce à une troupe de comédiens habités, il en révèle toute la modernité, l’humour, la rage de vivre. Brillant ! 

De chaque côté d’une scène immaculée, deux musiciens accueillent le public. Les notes s’égrènent, joyeuses, ingénues. Elles donnent le ton et viennent souligner la formule lapidaire et philosophique, qui surplombe l’immense ouverture pratiquée dans la cloison qui sépare l’avant du fond de scène. Dans « le meilleur des mondes possibles », un humble château en Vestphalie, est né un jeune homme. Aimable, innocent, Candide (Romain Fauroux), fruit d’amours illégitimes, est élevé au sein d’une famille de la petite noblesse allemande fort affable, un brin farfelue. Il y suit aux côtés des deux enfants de la maison, l’enseignement métaphysico-théologo-cosmolo-nigologique, du très savant et très sage Pangloss (Philippe Durand). 

Rien ne se passe bien évidement comme prévu. Chassé de ce jardin d’Eden à grands coups de pied pour avoir reluqué de trop près l’accorte fille de maison, sa cousine de surcroît, la belle Cunégonde (Tamara Al Saadi), commence alors pour lui un voyage initiatique où sa crédulité naturelle, sa bonhomie seront mis à rude épreuve. Absolument insouciant, trop naïf, il découvre l’âme humaine dans toute sa complexité, entre noirceur et bonté. 

Égrenant à un rythme soutenu, vif, les trente chapitres que composent le périple de Candide, Arnaud Meunier s’amuse à faire (ré)entendre le magnifique texte de Voltaire. S’emparant de son ton sarcastique, de son style résolument moderne, il fait de cette fable, une comédie fantastique où le tragique, l’ubuesque n’est jamais loin du désopilant, du savoureux. Abordant l’esclavage, la cupidité, les violences faites aux femmes, égratignant les dogmes religieux, le fanatisme des prêtes, l’insondable fatuité des nobles, des puissants, le philosophe français tire à vue, éreinte la société de son temps, qui n’a que peu à envier à la nôtre. Tout a changé, rien n’? a changé. 

S’inspirant des impertinentes illustrations de Candide esquissées par Joann Sfar dans sa Petite bibliothèque philosophique, le directeur de la Comédie Saint-Etienne tend vers une scénographie épurée, une mise en scène enlevée, étincelante, acidulée que souligne parfaitement la soixantaine de costumes qu’Anne Autran a réalisée à partir des réserves de la scène nationale, des perruques, des maquillages extravagants, tout droit sortis de l’imaginaire foisonnant de Cécile Kretschmar. Quelle riche idée. C’est juste hallucinant, captivant. Les tableaux se suivent beaux, fantasmagoriques, superbes. Le public est emporté dans un autre monde, dans une autre dimension et suit avec avidité le récit burlesque des aventures de ce grand dadais.

Joliment incarné par le jeune Romain Fauroux, un ancien de l’école de la Comédie, Candide passe d’un pays à l’autre, échappe à une guerre, à un tremblement de terre, à un naufrage. De Charybde en Scylla, il continue sa course portée par l’amour d’une femme, par une philosophie de vie qui veut que malgré les avanies, les outrages, les horreurs du monde tout reste beau. Face à lui, le reste de la distribution est au diapason. Cécile Bournay est juste impayable en vieille qui a trop vécu, désopilante en baronne excentrique, Frederico Semedo détonnant valet espiègle, Gabriel F. envoûtant en marquise libertine, Nathalie Matter malicieuse en accorte servante, Philippe Durand impeccable en raisonneur fou, Tamara Al Saadi pétulante en Cunégonde et Stéphane Piveteau épatant en professeur pessimiste. 

Sans changer une lettre, une virgule, élaguant à peine quelques chapitres, ajoutant quelques effets ingénieux, Arnaud Meunier fait vibrer les mots de Voltaire, leur donne toute leur puissance poétique, caustique, philosophique. Il fait beau en ces temps moroses de se laisser emporter par cette fable humaniste. Ce Candide est aussi intelligent que divertissant, une belle réussite. 

Olivier Frégaville-Gratian d’Amore – envoyé spécial à Saint Etienne


Candide de Voltaire
Comédie de Saint-Etienne
Place Jean Dasté
42000 Saint-Étienne
Création le 2 octobre 2019
Jusqu’au 11 octobre 2019
Durée 2h environ


Tournée 
Du 5 au 8 février 2020 au Théâtre National de Nice, CDN Nice Côte d’Azur
Du 12 au 14 février 2020 au Théâtre d’Angoulême, Scène nationale
Du 18 au 20 février 2020 Théâtre de l’Union, CDN du Limousin
Le 6 mars 2020 au Théâtre Jean Vilar, Vitry-sur-Seine
Du 11 et 12 mars 2020 aux Scènes du Jura, Scène nationale
18 au 20 mars 2020 à La Comédie de l’Est, CDN d’Alsace
Du 24 au 26 mars 2020 au Théâtre du Gymnase, Marseille
Du 1er et 2 avril 2020 au Théâtre du Beauvaisis, Scène nationale
Du 8 et 9 avril 2020 au Théâtre de Villefranche, Scène conventionnée
Le 16 avril 2020 au Théâtre de Montbéliard
21 avril au 7 mai 2020 Théâtre de la Ville, Paris



Mise en scène d’Arnaud Meunier 
avec Tamara Al Saadi, Cécile Bournay, Philippe Durand, Gabriel F., Romain Fauroux, Frederico Semedo, Nathalie Matter, Stéphane Piveteau, Matthieu Desbordes, Matthieu Naulleau 
avec la participation vidéo d’Emmanuel Vérité 
Composition musicale de Matthieu Desbordes et Matthieu Naulleau 
Collaboration artistique d’Elsa Imbert 
version scénique, dramaturgie et assistanat à la mise en scène : Parelle Gervasoni
scénographie et vidéo de Pierre Nouvel 
lumière d’Aurélien Guettard 
costumes d’Anne Autran 
perruques et maquillage de Cécile Kretschmar assistée d’Enrique Medrano Feliu regard chorégraphiquede Jean-Charles Di Zazzo 
régie générale de Thomas Chazalon
accessoires d’Hubert Blanchet 
construction décor et costumes aux Ateliers de La Comédie de Saint-Étienne

crédit photos © Sonia Barcet

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