Qui a peur de Virginia Woolf ?, jeu de massacre conjugal savoureux et féroce

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Au Théâtre 14, Panchika Velez explore les fêlures du couple dans Qui a peur de Virginia Woolf ?

La guerre est déclarée entre les vieux époux, à la haine, à l’amour. Pas de règles, pas de pitié, ne comptent que les blessures cruelles, infligées à l’autre, celui qui obsède, entête et enivre. Toute en délicatesse, Panchika Velez s’empare du texte d’Edward Albee immortalisé à l’écran par le couple mythique Taylor-Burton et signe une scène de ménage terriblement cinglante éclairée par le jeu intense, fragile, de Frédérique Lazarini, impériale.

Il est tard sur le campus de la Nouvelle Carthage. La soirée de bienvenue pour les professeurs arrivants, organisée par le doyen, vient de se terminer. Il est deux heures du matin, Marta (éblouissante Frédérique Lazarini), sa fille, la cinquantaine bien tapée, et George (impassible Stéphane Fievet), son mari depuis plus de 20 ans, entrent chez eux, passablement enivrés. La soirée ne fait que commencer d’autant qu’elle a invité pour faire plaisir à son cher « Papa », le tout nouveau professeur de biologie (troublant Aurélien Chaussade) et sa jeune et naïve épouse (épatante Agnès Miguras).

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Sous le regard de leurs hôtes (Agnès Miguras et Aurélien Chaussade), Marta (Frédérique Lazarini) et George (Stéphane Fievet) se déchirent © Photo Lot

Tout commence sous les meilleurs auspices. Brandy et Whisky coulent à flots. Les conversations vont bon train. Pas de nuage à l’horizon, pourtant, très vite, le vernis craque, les masques tombent. Marta est frustrée et ne supporte plus de vivre à côté de son mollasson de mari, incapable de rien, sans ambition, sans volonté. Lui n’en peut plus de cette mégère vulgaire, qui noie ses blessures intimes dans les vapeurs d’alcool et de tabac. Un mot de trop et tout dérape. Le couple usé se déchire avec une violence inouïe, une férocité sanguinaire devant leurs jeunes hôtes. Un temps gêné, ils vont rapidement s’inviter à la noce, et être partie prenante dans cette scène de ménage, à la vie à la mort, à l’amour à la haine

En adaptant ce texte jubilatoire d’Edward Albee, Panchika Velez ne cherche nullement à imiter, à reproduire ce qui a déjà été fait et très bien fait par Mike Nichols, mais bien à décortiquer différemment les rapports houleux de ce couple d’intellos vieillissant et insatisfait qui prend un malin plaisir à se déchirer devant autrui afin d’en tester la résistance ainsi que la leur. Elle accentue tout particulièrement son travail sur les secrets qui entourent le fils et qui semblent être à l’origine des maux gangrénant ces amants déchus. A partir de ce mystère si bien gardé, tout est prétexte pour blesser l’autre mortellement d’un trait d’esprit, d’une réplique acérée voire acerbe. La metteuse en scène creuse pour mettre en lumière tout ce qu’ils veulent cacher afin de mieux démasquer les deux témoins, à leur corps défendant, de ce jeu de massacre, l’ambition démesurée de l’un et la naïveté feinte de son épouse que l’on croit à tort de porcelaine.

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Entre George et Marta, la guerre est sans merci © Photo lot

Certains trouveront que le texte a un peu vieilli, d’autres que la pièce est un poil trop longue, c’est un peu vrai en ce soir de première, mais c’est sans compter la partition touchante, incandescente des comédiens qui devrait rapidement s’affiner et prendre en puissance. Si, bien évidemment, au fil du spectacle des images d’Elizabeth Taylor et de Charles Burton se rappellent à notre bon souvenir, ce n’est point pour imposer une comparaison en négatif mais bien au contraire pour mettre en avant le travail tout en finesse de Panchika Velez qui a su parfaitement utiliser les forces et faiblesses de chacun. Ainsi, Agnès Miguras est une cruche éblouissante de justesse, Aurélien Chaussade un ténébreux et gauche arriviste, Stéphane Fievet, un mari certes amoureux, mais castré, qui attend, en retrait, de pouvoir enfin décocher son unique et mortelle flèche, enfin Frédérique Lazarini, une femme alcoolique, désabusée délicieusement triviale, magnifiquement fragile.

Emporté par ce combat psychologique d’une rare cruauté, le spectateur-voyeur se laisse saisir par ce règlement de compte odieusement délectable, atrocement exquis. Un moment de théâtre qui se savoure avec un malin plaisir.

Par Olivier Frégaville-Gratian d’Amore

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Au coeur de la violence conjugale, Marta et George s’aiment © Photo Lot

Qui a peur de Virginia Woolf ? d’Edward Albee
Théâtre 14
20, avenue Marc Sangnier
75014 Paris
Jusqu’au au 27 octobre 2018
Le lundi à 19h, du mardi au vendredi à 20h45 & en matinée le samedi à 16h
Relâche exceptionnelle lundi 24 septembre 2018
Durée 2h20 environ

Mise en scène Panchika Velez
Avec Frédérique Lazarini, Stéphane Fievet, Agnès Miguras, Aurélien Chaussade
Scénographie de Jean-Michel Adam
Costumes de Caroline Martel
Lumières de Marie-héléne Pinon
Son de Fred Fresson

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