OUTSIDE
Direction,

Portrait « queer » de Serebrennikov et de son double Ren Hang

Assigné à résidence en Russie, Kirill Serebrennikov profite de l’invitation du D’Olivier Py pour rendre un hommage appuyé à son double l’artiste dissident chinois Ren Hang, suicidé deux jours avant leur rencontre, tout en contant sa propre histoire. Coordonné à distance, ce show percutant, « porno chic » est une ode débridée à la liberté. Le coup de cœur vibrant du festival d’Avignon 2019. 

Des silhouettes noires volent, virevoltent sur le plateau tout en affichant une photo géante sur le mur de fond scène alors que les spectateurs s’installent. Dessus, sur le toit d’un immeuble d’une mégalopole, deux hommes se font face. Ils sont nus, à genoux. Est-on en Russie, en Chine ? un peu, entre les deux. Maintenu prisonnier dans son appartement, interdit de sortie de territoire depuis plus d’un an, Kirill Serebrennikov ou plutôt son double scénique (extraordinaire Odin Lund Biron) se sent terriblement seul. La vue de ses fenêtres le déprime. Il s’invente une ombre. Elle est son confident. 

Plus les persécutions à son encontre augmentent, plus les perquisitions deviennent intrusives – scènes burlesques sentant le vécu, où le cinéaste est transformé en pantin de chiffon, en objet que l’on fouille jusque dans les tréfonds de son corps-, cette chimère, ce double prend vie, se mue en Ren Hang, un poète et photographe chinois, connus pour ses nus. Cet artiste hante Serebrennikov. Il devait travailler ensemble. L’homme, dépressif, s’est suicidé en se jetant du haut d’un immeuble, où il avait l’habitude de travailler. Cette rencontre ratée sert de prétexte au metteur en scène russe, particulièrement touché par cette mort prématurée, pour rendre hommage à l’ami, à son œuvre, pour dénoncer la censure et surtout pour crier haut et fort sa foi inaliénable à la liberté de penser, de vivre. 

Convoquant les grandes figures de l’art ayant marqué le XXe siècle, notamment en évoquant sans détour leur homosexualité, comme Robert Mapplethorpe, ici devenu le chantre SM des soirées Berlinoises, ou Noureev, cul difforme, rappelant avec humour qu’au-delà du kitsch, du trash, un état de grâce habite tous ses êtres, Kirill Serebrennikov signe un spectacle éminemment déjanté à l’esthétisme « queer ». Mêlant adroitement les poèmes de Ren Hang, à ses propres interrogations sur le monde, sur sa détention forcée, il nous entraîne au plus près de l’essence même de la création. Imaginant un dialogue avec ce frère de cœur, cette âme sœur, le metteur en scène russe convie le public à entrer dans une ronde folle, sexuée, un ballet lyrique, cul, un patchwork charnel, sensuel d’images s’inspirant du travail de Mappelthorpe et de Ren Hang, bien sûr. 

Musique live, chants envoûtants portés par les divines voix de Yang Ge, d’Odin Lund Biron, corps musculeux des comédiens, dignes de ceux des statues grecques, Kirill sebrennikov ose tout, secoue la bien-pensance, réveille les consciences. Soignant scénographie, direction d’acteurs et mise en espace, il offre à son ami, son double, un adieu extravagant, bouleversant en forme d’hymne percutant à la liberté.

Au salut, la troupe s’avance portant fièrement des tee-shirts arborant fièrement « Free Kirill ». D’un seul mouvement la salle se lève, applaudit à tout rompre la pièce, le message, l’auteur. Outside est un uppercut théâtre dans les convenances de sociétés trop rigides, totalitaires, un cri d’amour à la vie, une performance sublime, audacieuse, le coup de cœur d’un festival qui jusqu’alors manquait de souffle. 

Olivier Frégaville-Gratian d’Amore – Envoyé spécial à Avignon 


Outside de Kirill Serebrennikov
Festival d’Avignon 
L’autre scène du Grand Avignon – Vedène 
Avenue Pierre de Coubertin
84270 Vedène (extra-muros) 
Jusqu’au 22 juillet 2019
Durée 2h00

Mise en scène, scénographie, dramaturgie de Kirill Serebrennikov Avec Odin Lund Biron, Alexey Bychkov, Yang Ge, Gueorgui Koudrenko, Nikita Kukushkin, Julia Loboda, Daniil Orlov, Andrey Petrouchenkov, Andrey Poliakov, Evgeny Romantsov, Anastassia Radkova, Evgeny Sangadzhiev, Igor Sharoïko
Chorégraphie d’Ivan Estegneev, Evgeny Kulagin
Musique de Ilya Demutsky
Costumes de Tatiana Dolmatovskaya
Lumière de Serguey Koucher
Assistanat à la mise en scène Anna Shalashova

Crédit photos © Christophe Raynaud de Lage

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