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Peur(s) ou l’arme ultime du pouvoir

Née d’une rencontre à Nice avec un ancien détenu de Guantanamo, la nouvelle pièce de Hédi Tillette de Clemont-Tonnerre tente de décrypter les mécanismes qui instillent la peur comme instrument de pouvoir. Malgré la mise en scène ciselée, ingénieuse de Sarah Tick, l’implacable thriller, construit comme un puzzle, finit par perdre le spectateur, submergé par un trop-plein d’informations.

Tout commence par une soirée entre amis. Le vin coule à flots. Les discussions vont bon train. Les enceintes diffusent une musique rock. L’ambiance est détendue, tout va pour le mieux. L’arrivée de l’hôte des lieux va tout changer. Avocat, Steve Oleskey (Vincent Debost) rentre de Guantanamo. Ulcéré par ce que vivent les captifs, emprisonnés sans jugement, dans ce camp de détention situé à Cuba au cœur d’une base militaire américaine, il a décidé avec l’appui de sa femme (Gwenaëlle David) de tout faire pour apporter son aide juridique à Lakhdar Boumediene (Raouf Rais), un bosniaque d’origine algérienne, accusé à tort d’avoir projeté un attentat contre l’ambassade américaine de Sarajevo.

Peur-s-Visuel 1_Etoile du nord_ © Eric Michot_@loeildoliv

Loin de vouloir s’appesantir sur les conditions inhumaines de détention, de Lakhdar Boumediene, Hédi Tillette de Clermont-Tonnerre se sert de ce drame humain pour montrer comment les États utilisent la peur de l’autre, du terrorisme, de la différence pour accroître leur pouvoir, réduire les libertés individuelles. Ainsi de l’affaire Dreyfus au Patriot Act en passant par l’attaque de Pearl Arbour, de l’incapacité de George W. Bush Junior à réagir aux attentats du 11 septembre 2001 à l’incompréhension des Américains de l’intérêt de défendre les présumés djihadistes, il tente d’analyser l’inexorable machinerie que les gouvernements mettent en route pour empêcher chacun de penser par lui-même, terrifier par l’indicible frayeur qu’instillent à leur corps défendant médias et politiques.

On ne peut que saluer le travail minutieux d’Hédi Tillette de Clermont-Tonnerre et de sa comparse la metteuse en scène, Sarah Tick. Touchés par la rencontre avec Lakhdar Boumediene, facilitée par son avocat, ils ont voulu lui rendre un hommage appuyé en dénonçant les conditions qui ont permis son emprisonnement arbitraire et la violence avec laquelle l’administration américaine a broyé son existence sept ans durant. Toutefois, bien que pavé de bonne intention, l’ensemble reste confus tant le flot surabondant d’informations, certes nécessaires, vient brouiller les pistes. Totalement enfouie dans cet amoncellement d’événements ayant profondément modifié les mentalités et les lois au cours des derniers siècles, la belle mécanique s’enraye. Il suffit de resserrer quelques boulons de-ci de-là, d’huiler quelques engrenages pour que la machine infernale reprenne.

Porté par des comédiens tous remarquables – Julie Brochen, Gwenaëlle David, Milena Csergo, Vincent Debost, Frédéric Jessua, Raouf Rais et Lucas Bonnifait – , malgré ses défauts, Peur(s) rappelle ô combien il est facile de manipuler les masses en les inquiétant suffisamment pour qu’aucune sédition, rébellion, interrogation vienne remettre en cause certains décisions, certaines entorses au droit de chacun.

Par Olivier Frégaville-Gratian d’Amore


AFF_Peur-s-Etoile du Nord_©loeildoliv

Peur(s) de Hédi Tillette de Clermont-Tonnerre
Etoile du Nord
16 rue Georgette Agutte
75018 Paris
Jusqu’au 2 mars 2019
Mardi, mercredi et vendredi à 20h30, jeudi et samedi à 19h30
Durée 1h15 environ

Mise en scène de Sarah Tick (artiste associée)
Collaboration artistique Anne Laure Gofard
Avec Julie Brochen, Gwenaëlle David, Milena Csergo, Vincent Debost, Frédéric Jessua, Raouf Rais, Lucas Bonnifait
Scénographie d’Anne Lezervant
Lumières de Mathilde Chamoux
Son de Pierre Tanguy
Regie générale de Julien Crépin
Costumes d’Elysa Masliah
Aide musique Matthieu Boccare

Crédit photos © Eric Michot

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