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Perdu connaissance ou l’étrange absurdité des rapports humains

Qu’est ce qui unit les êtres les uns aux autres ? Une passion, une connaissance commune. Un je-ne-sais-quoi de ténu, d’à peine perceptible. En questionnant le tissu social, les liens entre les hommes, le collectif Théâtre déplié, sous la férule d’Adrien Béal et de Fanny Descazeaux, invite à un voyage cosmique autant que singulier au cœur des sociétés égocentrées d’aujourd’hui. Un moment suspendu, incongru qui ne manque pas de piquant, de drôlerie, mais qui faute d’être resserré se perd dans trop de digressions superflues.

Le lieu est inhabituel, une vaste loge de gardien d’école, où a été aménagée, dans un petit coin, pour éviter toute intrusion intempestive, une chambre, qui prive sa locataire de toute intimité. Au loin, derrière la fenêtre à guillotine, seule véritable interface avec l’extérieur, le visage hagard d’une jeune femme (Julie Lesgages) apparaît. Elle inspecte l’intérieur, vérifie qu’il n’y a personne avant d’entrer dans ce sanctuaire de la République. Personne à l’horizon, normal, c’est les vacances scolaires.

A pas de loup, elle investit l’espace, fouille le bureau. Très vite, elle est surprise par la directrice de l’établissement (Adèle Jayle). Elle n’a pas le choix, elle s’explique. Sœur de Rebecca, la gardienne, elle a été prévenue ce matin que cette dernière avait fait un malaise en faisant ses courses au supermarché du coin et qu’elle avait perdu connaissance. A la clinique, on l’a priée de ramener quelques affaires et tout particulièrement de quoi l’identifier formellement.

PERDU CONNAISSANCE_T2G_ © Vincent Arbelet _1_@loeildoliv

Malgré le drame qui se joue, l’hospitalisation de ce pilier de l’école, de cette femme que l’on ne verra jamais, qui est à la croisée de tous les chemins, celui des élèves, de leurs parents, et des enseignants, la machine sociale s’emballe et déraille. Le lien unissant les êtres par nécessité ou par hasard, semble autant insolite que foutraque tant chacun vient d’un univers différent, d’une autre planète. Loin de tourner court, la discussion oscille entre surréalisme effréné et incohérence cocasse. Ce n’est que le début d’une aventure humaine jouant des incompréhensions, des incompatibilités, des singularités de la nature humaine.

Dans ce hall d’entrée, lieu de vie autant que de passage, vont se croiser, nos deux protagonistes, ainsi que leurs conjoints respectifs, l’un (Pierre Devérines) coincé un brin rigide, l’autre (Etienne Parc), plus détendu, plus ancré dans le monde qui l’entoure, un père de famille (Cyril Texier) décomplexé complétement à la masse et l’autre sœur de la gardienne (Boutaïna El Fekkak), légèrement caractérielle et tout juste sortie de prison.

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En s’emparant de la notion de dialogue, de vérité, de confrontation d’idées dans un groupe à l’heure de l’hyperconnectivité, qui certes rapproche les gens dans la virtualité, mais les éloigne dans la réalité, le collectif Théâtre Déplié investit le champ des rapports humains, de leur complexe absurdité. Travaillant au plateau sous la direction du metteur en scène Adrien Béal, en collaboration avec Fanny Descazeaux, les comédiens, tous excellents autant que barrés, esquissent le portrait d’une société dysfonctionnelle où l’absence de dialogue, le désamour, l’incapacité de se parler sereinement, est devenu la norme.

Dès les premiers échanges, on se laisse porter par cette fable décalée, par l’incongruité des dialogues. Les répliques décousues font mouche, les réactions à contre temps des personnages, le jeu ciselé des interprètes, déclenchent l’hilarité générale. Étrangement, la magie absurde n’opère qu’un temps. Faute d’une rythmique, d’un texte qui mériterait d’être resserré, débarrassé du superflu, l’ensemble patine et finit par laisser le public sur le carreau. Il faudrait peu de chose toutefois pour redynamiser le tout. La pratique et le temps devraient permettre à ce laboratoire théâtral foldingue qui questionne ingénieusement notre humanité, nos relations aux autres, de prendre son envol et de viser plus juste.

Par Olivier Frégaville-Gratian d’Amore


AFF_perdu-connaissance-T2G-e1537787088469_@loeidoliv

Perdu connaissance du collectif Théâtre déplié
Théâtre de Gennevilliers
41, avenue des Grésillons
92230 Gennevilliers
jusqu’au 19 novembre 2018
Horaires variables.
Durée 1h30 environ

mise en scène Adrien Béal
collaboration, production Fanny Descazeaux
avec Pierre Devérines, Boutaïna El Fekkak, Adèle Jayle, Julie Lesgages, Etienne Parc, Cyril Texier
dramaturgie Jérémie Scheidler
scénographie Kim Lan Nguyen Thi
costumes Benjamin Moreau
lumières Jérémie Papin
régie générale Martin Massier
régie lumière Jean-Gabriel Valot

Crédit photos © Vincent Arbelet

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