Oreste à Mossoul grâce à Milo Rau

En adaptant frontalement L’Orestie d’Eschyle, Milo Rau conte autant le destin funeste des Atrides que celui des djihadistes au Kurdistan irakien. Cette fresque violente, familiale et universelle, prends aux tripes. Avec  pour théâtre la ville de Mossoul, le metteur en scène s’interroge sur la réalité qui se dessine en creux dans toute fiction théâtrale. Une pièce qui relate les voyages initiatiques, des acteurs, des spectateurs et de destins bien réels.

De même qu’avec La Reprise – Histoire(s) du Théâtre (I), présentée à Avignon l’an dernier et toujours en tournée, le metteur en scène suisse se demande à nouveau quel incidence le théâtre pourrait-il avoir sur notre vision du monde. Car il y a bien d’autres costumes à porter pour cet art que la simple distraction, semble nous dire l’auteur du Manifeste de Gand. Dans ce texte, il réunit les principes et moyens de sa création, et on constate qu’il s’y tient, impeccablement. D’autant que Milo Rau révèle un « on-ne-sais-quoi » de son geste artistique, comme des coutures apparentes que l’on pourrait contempler.

S’attaquant à l’Orestie, œuvre culte et fondatrice du théâtre,écrite par Eschyle au Ve siècle av. J.-C., le metteur en scène suisse se sert de l’antique fiction pour la frotter au réel. Cette trilogie violente, qui se déroule après la guerre de Troie, est ici condensée pour aller droit au cœur de la tragédie grecque : le crime comme un cercle infernal et vicieux. À l’origine de meurtres sordides en série, le roi de Mycènes Agamemnon sacrifiait sa fille pour faire revenir le vent et partir à la guerre. À son retour, il retrouve Égisthe sur son trône et dans le lit de sa femme, Clytmenestre. Cette dernière l’égorge (où l’éventre chez Milo Rau), et se fait tuer à son tour par son propre fils, Oreste, qui vient de régler le compte de son beau père.

Ici, les comédiens jouent l’authenticité avec une belle et simple justesse. Et pour cause, la réalité à laquelle le metteur en scène les confronte n’est plus seulement un conte. À travers un écran central, surplombant la scène, Milo Rau livre un tout autre contexte, sanguinaire lui aussi mais bien réel cette fois-ci. Les acteurs de l’école du Nord sont allés dans les ruines de la ville, en plein milieu de l’après guerre en Irak, et rencontrer physiquement les artistes locaux. Un mélange fertile, recherché par le directeur du NTGent, qui aurait bien voulu faire tourner ces talents au-delà de leurs frontières.

Mais « la pièce est aussi une collaboration impossible ». Milo Rau l’avoue et s’en nourrit pour placer cet échec au cœur de son propos : nous montrer le produit d’une guerre bien réelle. Cercle tout aussi infernal de vengeances sanguinaires. Mossoul de même que Troie a engendré, en son sein, infanticides, fratricides, chaos et exils. C’est le cas de Cassandre, étrangère prisonnière des bras d’Agamemnon, ici brillamment portée par Susana AbdulMajid. Elle tient aussi le rôle d’une jeune femme, à notre époque, amie de Leila, une jeune irakienne innocente prise au piège dans les camps des épouses de djihadistes. Ces deux personnes, et non pas personnages, se confondent dans cette grande brune qui s’exprime, sur scène, en arabe, d’une voix douce et discrète.

Passant en permanence entre deux émotions, entre deux narrations, Milo Rau fabrique un spectacle qui oscille entre la fiction et le vrai, le témoignage et le texte. Et cet équilibre étonnant, tenu jusqu’à la fin, si ce n’est au-delà, révèle un théâtre non seulement salutaire, mais profondément honnête.

Philippine Renon – Envoyée spéciale à Douai


Oreste à Mossoul d’après Eschyle
Tandem – Scène Nationale
Hippodrome de Douai
Place du Barlet, 59500 Douai
Les 12 et 13 juin, à 20h
Durée 1h40

Reprise 
du 10 au 14 septembre 2019 dans le cadre du Festival d’Automne au Théâtre Nanterre-Amandiers
7 Avenue Pablo Picasso 92000 Nanterre

les 22 et 23 octobre 2019 au Théâtre des Célestins dans le cadre du Festival Sens Interdits
place charles Dullin,
69008 Lyon

les 16 et 17 novembre 2019 à La Rose des Vents
Boulevard Van Gogh
59650 Villeneuve-d’Ascq

mise en scène de Milo Rau
Avec Duraid Abbas Ghaieb, Susana AbdulMajid, Elsie de Braw, Joke Emmers, Risto Kübar, Johan Leysen, Bert Luppes et Marijke Pinoy.

Crédit photos © Fred Debrock

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