Ohad Naharin fait danser Garnier

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Avec Décadance, Ohad Naharin fait danser Garnier

Pas de deux, danses de groupe, le chorégraphe israélien s’amuse à détourner les codes du ballet, tout en questionnant l’art de la chorégraphie, le sens de l’esthétisme. Brisant le quatrième mur, il invite des spectateurs à fouler la scène mythique de Garnier dans un tableau collectif des plus jouissifs. Compilant habilement plus de vingt ans de création, Monsieur « Gaga » offre, à la jeune garde du Ballet de l’Opéra de Paris, une savoureuse et délirante partition. Euphorie et plaisir gourmand garantis !

Sous le plafond peint par Marc Chagall, le public prend place. Costumes ou robes de soirées pour les uns, jeans et tenues décontractées pour les autres, c’est tout un microcosme chamarré et polyphonique qui est venu assister au ballet kaléidoscopique d’Ohad Naharin qui ouvre la saison 2018-2019 de l’Opéra de Paris et qui marque l’entrée du chorégraphe, résident de la Batsheva Dance Company au répertoire de l’institution parisienne. L’impatience se fait sentir, l’ambiance est électrique. L’arrivée d’un monsieur Loyal (épatant Aurélien Houette), un brin hiératique, intrigue et a, pour effet immédiat de couper court aux conversations. De sa voix monocorde, presque mécanique, l’homme, un pince-sans-rire, terriblement stoïque, débite son annonce d’avant spectacle. Attention, aux imprudents qui oublient de couper leur portable !

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Danses de groupe ou pas de deux, Ohad Naharin invite à un voyage au cœur de sa création © Julien Benhamou

Ce préambule parodique, à rebours des messages plus classiques, plus traditionnels, donne le ton. Ce soir, c’est la fête sur le plateau de Garnier. Le rideau s’ouvre sur une vingtaine de danseurs, habillés de tee-shirts, de débardeurs et de pantalons type chino de toutes les couleurs. Certains sont assis en tailleur ou à genoux, d’autres derrière sont debout. Statiques, immobiles, ils scrutent la salle. Les premières notes de musique pop électro retentissent, par saccade le haut de leur corps se meut. C’est un ballet hypnotique de bras et de mains qui ouvre la danse.

Ohad Naharin ménage ses effets. Espiègle, il joue avec les spectateurs. Reprenant et remaniant la pièce qu’il avait montée en 2000 pour fêter ses dix ans à la tête de la compagnie israélienne, il propose un cocktail savoureux de ce qu’il a produit de meilleurs en plus de 25 ans de création. Alternant pas de deux tendres, bouleversants et danses de groupe plus rythmées, musiques classiques et techno aux beats bien balancés, il convie le public à une balade chorégraphique à travers son univers autant drolatique que dramatique.

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Sur fond de musique techno, la jeune garde du Ballet de l’Opéra de Paris font le show ©Julien Benhamou

Refusant les carcans, il brise en mille morceaux le fameux quatrième mur qui sépare la scène de la salle et invite les danseuses et danseurs du ballet de l’Opéra de Paris à chercher leur cavalière ou leur cavalier dans l’assistance. Aucune résistance, tout le monde joue le jeu. Certains se lâchent sans vergogne, d’autres, intimidés par les lieux, se laissent guider gauchement par leur partenaire. Ces duos improvisés, cette danse participative charme et emporte définitivement l’adhésion de tous. Les applaudissements pleuvent. Mais attention, le chorégraphe, inventeur de la méthode Gaga, n’a pas fini de nous surprendre. Alors que la bonne humeur gagne la salle, que tous regagnent leur fauteuil, il nous saisit, nous attrape avec sa célèbre danse des chaises, où tous les interprètes d’une seule voix tonitruante entonnent en hébreux le Echad Mi yodea, un chant traditionnel de la Pâque juive. Chair de poule et émotion sont au rendez-vous.

Entre rires et larmes, Ohad Naharin a conquis l’auditoire, qui, debout applaudit à tout rompre la quarantaine de jeunes danseurs faisant partie des sujets, des coryphées ou des quadrilles, autant émerveillés que soulagés. Soufflant un vent frais sur la scène de Garnier, il dépoussière avec talent et énergie les codes du ballet et impose son style vif, ciselé. Porté par une troupe virtuose qui s’est appropriée avec avidité et fougue l’approche novatrice du mouvement du chorégraphe israélien, ce ballet s’apparente à quelques réjouissantes bacchanales, à des moments dansés renversants. Bravo !

Par Olivier Frégaville-Gratian d’Amore

Décadance d’Ohad Naharin
Garnier – Opéra de Paris
8 Rue Scribe
75009 Paris
jusqu’au 10 octobre 2018
durée 1h20

Chorégraphie d’Ohad Naharin
Musique de Pérez Prado, David Darling, Brian Eno & Isao Tomita
Scénographie et lumières d’Avi Yona Bueno
Costumes de Rakefet Levy
Avec Marion Barbeau, Aurélia Bellet, Alice Catonnet, Aubane Philbert, Silvia Saint-Martin, Ida Viikinkoski, Letizia Galloni, Katherine Higgins, Juliette Hilaire, Laurène Levy, Caroline Osmont, Camille de Bellefon, Célia Drouy, Miho Fujii, Claire Gandolfi, Marion Gautier de Charnacé, Clémence Gross, Héloïse Jocqueviel, Sofia Rosolini, Seo-Hoo Yun, Aurélien Houette, Pablo Legasa, Marc Moreau, Francesco Mura, Nicolas Paul, Jérémy-Loup Quer, Daniel Stokes, Yvon Demol, Grégory Dominiak, Alexandre Gasse, Antoine Kirscher, Mickaël Lafon, Simon Le Borgne, Hugo Vigliotti, Takeru Coste, Giorgio Fourès, Julien Guillemard, Antonin Monié & Andréa Sarri

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