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Noce, la curée hilarante et absurde des exclus

C’est un flot de paroles incessant et ininterrompu. C’est une bande de « loosers » flamboyants et pathétiques, une meute de loups affamés prêts au carnage. C’est l’humanité qui vacille, vérolée par le système, un monde qui s’écroule pourri de l’intérieur. Dans les mains expertes de Pierre Notte, la révolte des indignés de Lagarce brille, scintille. Une farce noire, délirante et burlesque à savourer avec un indicible plaisir.

Sur une scène vide, cinq comédiens endimanchés errent. Sans un mot, ils se croisent, se cherchent et se repoussent. Puis l’obscurité envahir l’espace. Un halo de lumière, éclaire une silhouette juvénile, celle de l’enfant (étonnante Paola Valenti). Son corps se raidit, s’arcboute. Elle est prête à livrer son histoire. Sa bouche s’ouvre déversant un torrent furieux et rageur de paroles. Débitant les mots à la vitesse d’une mitraillette, elle émaille son nerveux récit de cris vengeurs.

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Fille du peuple, elle accompagne ses parents aux noces de quelques notables prestigieux du coin. Qui sont-ils vraiment ? Nul ne le sait. L’important est d’être invité, de faire partie du sérail. Dans l’ombre, quatre individus, quatre entités abstraites, deux femmes (rayonnante Eve Herszfeld, fabuleuse Amandine Sroussi), deux hommes (épatant Grégory Barco, troublant Bertrand Degrémont) s’agitent. Ils sont les exclus, ceux qui n’ont pas reçu le précieux carton. Refusant ce statut de rebut de la société, ils vont biaiser pour entrer par une porte dérobée et participer à la fête. Ils vont se battre pour cela.

Etre là dans le saint des saints, approcher au plus près de ce soleil incandescent de la richesse, de la gloire, du pouvoir, c’est pour eux une question d’honneur, de prestige, une raison de vivre. Très vite la machine s’enraille. Que l’on soit paria ou tout juste accepté dans ce monde d’apparence, le regard des autres est une marque au fer rouge, une brûlure que rien ne peut guérir. Face à cette injustice, à cette indifférence, nos cinq protagonistes vont s’unir, se transformer en meute de loup affamés dévastant tout sur leur passage avec une violence inouïe, celle des opprimés, des laissés-pour-compte.

Véritable manifeste d’une société exsangue, la farce noire de Jean-Luc Lagarce brise tabous et préjugés. Sans concession, sans filtre, elle dépeint l’humanité dans toute sa nudité, terriblement injuste et barbare. De sa plume ciselée, trempée dans l’acide, le dramaturge signe un conte satirique intense et lucide, d’une rare justesse. Sans pitié, il arrache les masques de la bienséance, du savoir-vivre et nous invite à des noces mortifères qui laisseront longtemps dans nos esprits, une trace rouge sang.

S’appuyant sur la musicalité du texte, Pierre Notte compose une fable absurde, hilarante qui nous happe dès les premières minutes. Mêlant son univers mélancolique et burlesque à celui plus sombre, plus âpre de Lagarce, il s’amuse à en souligner toute la beauté ténébreuse, toute la poésie noire. Préférant les rires aux larmes, il entraîne ses comédiens dans une danse effrénée, dans un tourbillon qui jamais ne s’arrête.

Habitués des textes engagés, des histoires douloureuses, les deux compères de la porte au trèfle s’amusent dans un registre plus léger en apparence que d’ordinaire. Ils se glissent avec aisance dans la peau de leur personnage. Regard sombre, profond, Grégory Barco séduit par son jeu intense et vibrant. Timide, il est l’homme, le garant des bonnes mœurs qui, tiraillé par ses préjugés et ses pulsions sexuelles, finit par exploser en vol. Yeux bleus, costume blanc usé, Bertrand Degrémont est le monsieur. Ténébreux, un brin pervers, intéressé par les charmes juvéniles de l’enfant, il est le stratège de cette armée de branquignoles. Pulpeuse, élégante, Eve Herszfeld est la dame. Mère de famille usée, rêvant d’ailleurs, elle se fond parfaitement dans le décor. Pince sans rire, elle est l’âme de la révolte, sa force tranquille. Paola Valentin est l’enfant. Irascible, en guerre contre l’injustice du monde, elle est le cœur enflammé, ardent du carnage. Bon soldat, revancharde, Amandine Sroussi est tout simplement géniale. Ne ménageant pas sa peine, elle saute, court et virevolte tel un feu follet ayant la rage au cœur. Ancienne employée débarquée aux portes du banquet, elle est le bon soldat de l’aventure. Guerrière vengeresse, elle est tout simplement désopilante. Une révélation.

En un mot comme en cent, courrez à la Noce, asseyez vous à la table du banquet et savourez, dégustez ce délectable repas des indignés.

Olivier Frégaville-Gratian d’Amore


Couv_Noce_Lucernaire_notte_@loeildoliv

Noce de Jean-Luc Lagarce
Théâtre du Lucernaire – Salle Paradis
53, rue Notre-Dame-des-Champs
75006 Paris
jusqu’au 11 mars 2017
du mardi au samedi à 21h
Durée 1h25

mise en scène de Pierre Notte assisté d’ Amandine Sroussi
avec Grégory Barco, Bertrand Degrémont, Eve Herszfeld, Amandine Sroussi et Paola Valentin 
lumière d’Aron Olah

Crédit photos © Emmanuel Valentin

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