Nathalie Huerta, une humaniste à la tête du Théâtre municipal de Vitry sur Seine

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Nathalie Huerta, Directrice du Théâtre Jean Vilar de Vitry sur Seine © Sylvain Lefeuvre

Brune, virevoltante, Nathalie Huerta a gardé de ses origines mexicaines bonne humeur et couleurs chatoyantes. Globetrotteuse, curieuse des cultures, des arts vivants et plastiques, elle puise dans les richesses du monde, artistes et sujets, qui la touchent au cœur, la font vibrer afin de construire une programmation éclectique et foisonnante. Rencontre avec une directrice de théâtre engagée.

Comment êtes-vous arrivée dans le monde du théâtre ?

Nathalie Huerta : Au cours de mon parcours scolaire et universitaire, je m’étais plutôt destinée à une carrière dans les relations internationales. J’ai donc suivi à la faculté une maîtrise technique spécialisée en étude européenne et échanges culturels et sociaux en Europe. C’est à partir de là que j’ai commencé à aborder la collaboration internationale via la culture, l’éducatif, le social. Je suis ensuite partie au Mexique, où j’y ai une partie de mes racines, et j’ai travaillé pendant un an à l’Institut français. C’est dans ce contexte-là, que mon engagement dans le domaine artistique a débuté pour ne plus me quitter. C’était, il y a de cela, 25 ans. Suite à cette première incursion dans le monde de l’Art, j’ai commencé à mettre en place des projets de collaboration entre artistes internationaux et institutions, des actions culturelles entre Amérique Latine et Europe. C’était le cœur de ce que j’avais envie de défendre, la relation de l’autre dans le monde, via un travail artistique. Après, il est vrai que je n’étais pas spécialisée en spectacle vivant. J’ai travaillé notamment avec des plasticiens, car j’étais principalement intéressée par le fait de monter des projets de collaboration plus que porter par un réel engagement artistique ou théâtral.
Petit à petit, j’ai eu de plus en plus de relations privilégiées avec des collectivités territoriales qui m’ont proposé des missions comme l’organisation d’évènements, des manifestations. Si j’ai énormément aimé m’investir auprès d’artistes passionnants et divers, il y a eu un temps où j’ai eu le besoin de quitter la précarité de ce type d’emploi (Rires). Intermittente longtemps, j’avais l’envie d’intégrer une structure où je pourrais m’épanouir grâce à une certaine stabilité tout en menant à bien des projets qui me tiennent à cœur, j’ai donc fini par passer un concours de la fonction publique territoriale que j’ai obtenu. Fort de cela, j’ai postulé dans différents centres culturels. Étant Vitriote, quand j’ai vu en 2002 qu’un poste de relation publique se libérait au théâtre municipal, j’ai bien évidemment tenté ma chance. C’était d’autant plus important pour moi, que Gérard Astor, alors directeur des lieux, avait, déjà, commencé à développer depuis les années 2000, une politique artistique tournée vers l’international. Je pense que mon profil l’a intéressé pour cela. Ma mission, d’ailleurs, très rapidement, a été d’augmenter la visibilité de nos actions et du théâtre au-delà des frontières de la ville, dont il dépend.

Comment êtes-vous passée des relations publiques à la direction du théâtre ?

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Théâtre Jean Vilar de Vitry sur Seine © Carme Arisa

Nathalie Huerta : Après plusieurs années à la direction du service de relation publique, je suis devenue secrétaire générale du théâtre en 2008. J’ai pris à cœur cette nouvelle fonction, qui me permettait de seconder Gérard Astor. En 2014, quand il a dû prendre une retraite bien méritée, j’ai tout de suite postulé pour prendre le relais. Je n’étais pas seule sur les rangs et loin d’être la favorite. Les circonstances et le dossier que j’ai proposé ont fini par remporter l’adhésion, d’autant qu’il s’inscrivait dans une suite logique de la politique culturelle menée jusqu’alors. En effet, il n’était bien sûr pas pour moi question de renier l’histoire dont j’étais issue et l’identité de ce lieu de création, bien ancré dans son territoire, mais il était tout aussi important et nécessaire d’apporter quelque chose de neuf, d’être en phase avec la création d’aujourd’hui et ses enjeux.

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De la justice des poissons de Henri-Jules Julien dans le cadre des transversales © DR

Comment faites-vous votre programmation, qui est vaste et variée ?

Nathalie Huerta : Le projet artistique du théâtre est construit sur trois axes. Le premier, qui me tient très à cœur, c’est la coopération internationale que j’appelle plus justement des écritures multiculturelles. Si vous regardez les artistes qui travaillent et interrogent le monde dans la programmation, vous verrez qu’ils sont nombreux. Actuellement, nous axons surtout la recherche sur trois zones particulières du globe : l’Afrique subsaharienne via notamment la résidence dans nos murs de l’artiste burkinabé Aristide Tarnagda et la présence d’Étienne Minoungou sur scène, ainsi que de nombreux artiste de ce vaste continent, le bassin méditerranéen via le festival les Transversales et l’Amérique latine via la musique et le théâtre notamment chilien. Le deuxième axe se sont les écritures du réel, c’est à dire des textes travaillés au plateau, des textes contemporains qui sont en prise avec la réalité et interrogent l’actualité, les enjeux de société. Enfin le troisième axe, est consacré à la jeunesse et aux auteurs dramatiques qui s’adressent à un jeune public. Nous avons d’ailleurs en résidence dans ce domaine les veilleurs compagnie théâtrale dirigée par d’Émilie Leroux.
Après, je dirige aussi un théâtre de ville, du coup je ne veux pas passer outre certains spectacles plus « grand public ». Je programme aussi des concerts, des spectacles d’humour et des classiques. Cela fait partie de la charte, mais j’essaie toujours notamment d’aborder le répertoire avec des jeunes artistes qui apportent un regard contemporain, neuf, différent. Après Jean-Sébastien Bach, avec la création d’un opéra à partir de ses œuvres par la compagnie Manque pas d’air, et un classique de Victor HugoMille francs de récompense, nous sommes en train de voir pour monter un Hamlet. Je dois faire en sorte bien évidemment de répondre au mieux aux attentes des habitants de la ville.
Dans tous les cas, ma programmation, bien que choisie en fonction de ces différents axes, reflète aussi mes propres aspirations. Et comme je me considère encore comme une directrice émergente, cela ne fait que trois ans que je dirige ce lieu, du coup, j’avoue, c’est assez foisonnant. J’ai envie de dire plein de choses. Du coup, il y a environ cinquante spectacles par an. Cette mise en miroir de différents regards sur monde que je défends, c’est producteur. Quand je suis touchée par un spectacle et que je pense qu’il est nécessaire, j’ai beaucoup de mal à résister à l’envie de le partager.

Parmi ces nombreux spectacles, combien de création ?

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Paysage de nos larmes de Matéi Visniec dans le cadre du festival des transversales © Eric Deniaud

Nathalie Huerta : Il y en a beaucoup. En moyenne, il y a une dizaine de coproductions par an. Ce qui est énorme pour un théâtre de ville. Nous avons en général deux à trois créations in situ. Et après, je fais des préachats. Disons que globalement, il y a vingt créations annuelles. En parallèle, j’essaie de défendre aussi le répertoire, notamment en danse, où c’est plus compliqué. Il m’est arrivé par exemple d’offrir une carte blanche à Karine Ponties, une chorégraphe française vivant en Belgique, où durant une semaine, j’ai programmé cinq de ses œuvres, parce que je les considère comme majeures. Toutefois je revendique que Jean Vilar est un théâtre de création avant tout.

Comment faites-vous pour répartir sur une saison les différents courants de l’art vivant ?

Nathalie Huerta : Ça dépend bien évidemment des œuvres. Il est toujours plus difficile de programmer de la danse, mais nous avons la particularité d’être l’un des lieux de naissance de la biennale de danse du Val du Marne, initiée il y a 40 ans par Michel Caserta et qui est maintenant portée par la Briqueterie, aussi installée à Vitry-sur-Seine. Du coup ; nous avons une certaine légitimité à mettre en avant la création chorégraphique. Par ailleurs, j’ai beaucoup travaillé avec des chorégraphes avant d’intégrer le théâtre. La danse fait partie de mes domaines de prédilection. Il y a eu ainsi des compagnonnages extraordinaires dans nos murs notamment avec Kader Attou et Lia Rodrigues. Du coup, même si le théâtre reste la discipline majeure que l’on produit, la danse se fait aussi une part belle. Nous essayons aussi d’avoir une création musicale par an. C’est une demande forte du public.

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Love & Revenge, spectacle musical remixant les grands succès de la chanson du Moyen-Orient © Celia Bommin

Quels sujets privilégiez-vous ?

Nathalie Huerta : J’ai une prédilection pour les thématiques en lien avec les enjeux actuels de société. Comme le spectacle sur les migrants, créé par le Nimis Groupe, que nous venons de programmer. Mais profondément, j’ai envie de faire réfléchir sur les sujets qui abordent des problématiques du monde que je trouve inhumaines ou injustes. Après, c’est la rencontre avec les artistes qui va me permettre de me décider. Par exemple, j’ai travaillé avec le chorégraphe hip-hop Bouziane Bouteldja de la compagnie Dans6t. On s’est rencontré autour de son solo, Réversible, qui abordait notamment l’émancipation par rapport à la religion et les violences sexuelles dans ce cadre-là. Ce n’était pas un choix de ma part de m’intéresser à cette thématique, mais sa façon d’en parler avec force et délicatesse, avec le corps, le geste, m’a touchée et interpellée. J’ai trouvé captivant de mettre ce sujet à l’honneur. Il en est de même pour le spectacle Ceux que j’ai rencontrés ne m’ont peut-être pas vu. Ce n’est pas parce que je sujet est brûlant que je le fais, mais parce que les artistes me donnent envie de mettre à l’honneur leur travail, car ce qu’ils font me touche. Mais dans l’absolu, je n’ai pas de thématiques précises.

Le mois d’avril approche, le festival des Transversales va bientôt démarrer, vous pouvez nous le présenter ?

Nathalie Huerta : Quand je suis arrivée à la tête du théâtre, j’avais l’intuition que je devais faire un temps fort sur le lien étroit et singulier qui lie Occident et Orient autour de la Méditerranée. J’étais préoccupée par l’image qu’on a des peuples du Maghreb et du monde arabe en général. Je trouve qu’elle se dégrade de plus en plus. J’avais donc l’envie de donner un autre regard sur ces cultures, sur sa diversité, sa pluralité. C’était d’autant plus important de porter cette ouverture sur les différentes façons de penser, de créer, qu’à Vitry, il y a plus de 55 nationalités représentées, dont beaucoup sont issues du monde arabe. Alors que je ne souhaitais pas créer un énième festival, après la première année, l’idée s’est imposée d’elle-même tant cela a bien marché, et a eu une vraie résonnance dans les différents publics. Nous allons dans quelques jours lancer la troisième édition de cette manifestation. Chaque année, je raccroche la thématique aux voyages que je fais pour aller à la rencontre d’autres cultures. L’année dernière, j’étais allée au festival de danse On marche de Marrakech. J’ai été très marquée par les rencontres que j’y ai faites, par l’engagement de son directeur et fondateur Taoufiq Izeddiou de développer la danse contemporaine au Maroc, ainsi que de faire émerger des chorégraphes de ce pays. Il était donc évident de faire un focus sur ce pays, sa culture et son foisonnement créatif. Cette année, je me suis inspirée du voyage que j’ai effectué dernièrement au Liban, où j’ai rencontré notamment des artistes syriens exilés et ainsi que d’autres libanais. Au programme, nous aurons notamment le spectacle Titre provisoire, créé au festival Sens interdits en octobre, qui a été écrit par Waël Ali, un Syrien vivant en France et Chrystèle Khodr, une Libanaise. Après, Kheireddine Lardjam, metteur en scène algérien en résidence actuellement au théâtre, propose une rencontre entre jeunes de Vitry et jeunes d’Oran pour aborder la jeunesse. Ce travail a donné lieu au texte Alertes de Marion Aubert, qui fera l’ouverture du festival.

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