Couv_ MichelAnge12_©Photo LOT_@loeildoliv

Michel-Ange et les fesses du bon dieu, quand l’art défie le pouvoir

Une voix tonitruante gronde sous l’immense voûte de la chapelle Sixtine. Une autre solennelle, tout aussi ronflante, vibrante, lui répond. L’une est celle du sculpteur Michel-Ange, l’autre du Pape Jules II. S’intéressant à la lutte séculaire entre pouvoir et art, Jean-Philippe Noël signe une pièce passionnante sur la naissance d’un chef d’œuvre ingénieusement mise en scène par Jean-Paul Bordes.

Un jubé en faux marbre sculpté sépare l’avant-scène du reste du plateau. Devant, quelques outils, un pupitre, une chaise, un tabouret, une table sommaire couvert d’un monceau de papiers gribouillés, semblent avoir été placé ça et là dans l’attente d’une utilisation ultérieure. Un homme bourru, passif, sort de derrière une tenture dissimulant les premières marches échafaudage, qu’on imagine imposant. Il marmonne dans sa barbe, s’interroge, peste. Comment alors qu’on est sculpteur peindre une voûte d’église s’élevant à plus de 20 mètres de haut et d’une surface de 20 mètres sur 40 ? C’est cette question qui taraude l’esprit de l’artiste qui vient d’être choisi par le Pape Jules II (mémorable François Seiner) pour donner vie et couleurs à la Chapelle Sixtine. On est en 1508 et cet être de chair, ronchon et picaresque, n’est autre que Michel-Ange (Fascinant Jean-Paul Bordes).

MichelAnge10_theatre14_©PhotoLOT_@loeildoliv

Impétueux, il râle, vitupère et tempête. Refusant la proposition trop sage du pontife de peintre les 12 apôtres sur cette surface céleste, l’artiste dessine sans relâche, se laisse porter par les desseins de Dieu et non par ceux de son représentant terrestre. Homme de tous les excès, il se décide à représenter la Genèse, de la création à la chute de l’homme. Jamais satisfait, cherchant en toute chose et toute personne la perfection, il vire tous ses élèves pour ne garder que son homme à tout faire (excellent Jean-Paul Comart). Cette œuvre monumentale, cette fresque gigantesque, il en sera le seul et unique auteur.

S’emparant de la petite histoire derrière la grande œuvre, Jean-Philippe Noël nous plonge au cœur de la guerre sourde qui oppose depuis des millénaires pouvoir et art, l’un rêvant d’assujettir l’autre pour sa propre gloire, l’autre s’amusant à contrecarrer le premier avec espièglerie et ingéniosité. Plume incisive, concise, il imagine la confrontation entre deux monstres, deux âmes de roc, l’une sensible, torturée, grincheuse, l’autre guerrière, sibylline et autoritaire. Avec finesse et truculence, Jean-Paul Bordes donne vie à ce texte riche et particulièrement documenté, montrant par touches à quel point l’entreprise, qui dura pas moins de quatre ans, fut douloureuse, éreintante pour Michel-Ange, combien elle avait une importance capitale pour le pape et la situation du Vatican dans une Italie que se partagent âprement quelques seigneurs avides de terre et de pouvoir. Tout en ne montrant que des esquisses de la fresque monumentale, chef d’œuvre incontestée de la Renaissance italienne, le metteur en scène en suggère la magnificence audacieuse, la sulfureuse beauté.

MichelAnge 14_theatre14_©Phto LOT_@loeildoliv

Malgré quelques longueurs, de-ci de-là, si la pièce nous tient en haleine, c’est aussi par la puissance scénique des trois interprètes. Jean-Paul Comart est épatant en valet servile, un brin arnaqueur aux pantomimes hilarantes. François Siener est un Pape ronflant et herculéen plus vrai que nature. Enfin, Jean-Paul Bordes se glisse avec délicatesse et robustesse dans la peau de Michel-Ange montrant ainsi la fragilité de l’artiste, la force de l’homme. Un spectacle intelligent et saisissant à ne pas rater. Un petit bijou théâtral.

Olivier Frégaville-Gratian d’Amore


aff_michel ange_fesses du bon dieu_Theatre 14_@loeildoliv

Michel-Ange et les fesses du bon dieu de Jean-Philippe Noël
Théâtre 14
20 Avenue Marc Sangnier
75014 Paris
Jusqu’au 26 février 2018
Lundi à 19h, du mardi au vendredi à 20h45 et samedi en matinée à 16h
Durée 1h50

Mise en scène de Jean-Paul Bordes assisté de Dominique Scheer
Avec Jean- Paul Bordes, François Siener, Jean-Paul Comart et César Dabonneville
Lumières de Stéphane Balny
Costumes de Pascale Bordet
Création sonore de Michel Winogradoff
Scénographie de Nils Zachariasen

Crédit photos ©Photo LOT

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