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Marianne Basler intensément Ernaux aux Déchargeurs

Avec fièvre et infinie délicatesse, Marianne Basler se glisse dans la peau d’Annie Ernaux et donne vie aux mots douloureux de l’autrice, ceux destinés à L’Autre fille,à l’absente, cette ombre pesante dont on tait l’existence, cette sœur morte bien avant qu’elle ne vienne au monde. 

La scène est quasiment nue, vide. L’espace semble être clos à l’exception de cette singulière porte au fond comme unique échappatoire, comme seul lien avec l’extérieur. Installée à son bureau envahi de livres, l’autrice (vibrante Marianne Basler) jette quelques mots sur une feuille blanche. Elle est fébrile, presque fiévreuse. Un secret de famille hante, depuis trop longtemps, ses pensées, pollue les relations avec ses parents. 

Lautrefille_Basler_dechargeurs_©Julien Piffaut_98_@loeilodoliv

Tout a commencé un chaud après-midi d’août en 1950 à Yvetot. Elle a 10 ans, elle joue quand elle découvre, au détour d’une conversation qui ne lui était pas destinée, l’existence de sa sœur aînée Ginette, morte des suites de la diphtérie, deux ans avant sa naissance. Cette révélation est comme une déflagration dans le monde ouaté de l’enfant qui se croyait unique. La jeune Annie Duchesne perd sa belle insouciance, sa jolie assurance. Plus gentille, plus douce, la disparue, ce fantôme familier, a tout d’une sainte. Elle est forcément parfaite, puisqu’elle n’est plus, qu’elle est juste un souvenir enjolivé dans la mémoire parentale. 

Dés lors, un fossé se creuse. Si elle n’aborde jamais de front le sujet avec sa mère, son père, ne souhaitant pas lever le voile sur ce deuil, elle se questionne, elle cherche dans les objets du quotidien, la présence de l’autre. Ce joli cartable en cuir, ce lit en bois de rose ont été acheté pour Ginette, non pour elle. Sans le savoir, elle a grandi dans ses pas à elle, cette inconnue, cette autre qui a certes les mêmes parents, mais qui les a connus différents, plus heureux, la mort, la guerre, n’avait pas encore marqué leur existence. 

Répondant en 2011 à la demande des Editions du Nil de rédiger une lettre jamais écrite à une personne chère pour leur nouvelle collection « Les affranchis », Annie Ernaux plonge dans ses souvenirs, ressasse l’histoire de cette sœur absente qui a inconsciemment construit sa personnalité, son être. Serait-elle devenue écrivaine sans cette présence familière, spectrale à ses côtés ? La question, elle se la pose dans ce long courrier qu’elle lui adresse outre tombe. Puisant dans son intimité familiale avec une forme de détachement, une justesse poétique, elle esquisse le portrait flou de cette « ainée », de cette fillette morte. À partir de photos retrouvées, de confessions murmurées par ses tantes, par ses cousines, des restes d’un livret de famille abîmé, elle donne vie à sa sœur tout en traçant son propre chemin. 

Lautrefille_Basler_dechargeurs_©Julien Piffaut_73_@loeilodoliv

S’emparant des maux d’Annie Ernaux, habitant ses pensées, Marianne Basler insuffle à la plume, acérée, cérébrale, de l’auteure une dimension vibrante, viscérale. Voix envoûtante, fébrile, présence irradiante, la comédienne donne corps et chair à cette lettre unique, personnelle autant universelle, une dimension émouvante qui touche en plein cœur. Nerveuse, les mains tremblantes, elle révèle avec justesse les fêlures de l’écrivaine, ses doutes, la rend terriblement humaine, bouleversante. 

Soutenue dans cette aventure par Jean-Philippe Puymartin, cette expérience unique, faire corps avec un texte, l’adapter à la scène, l’incarner, Marianne Basler brûle les planches avec la délicatesse, l’intelligence qui la caractérise et signe un seul-en-scène terriblement poignant à voir de toute urgence. 

Olivier Frégaville-Gratian d’Amore


aff_2_autre_fille-1_dechargeurs_@loeildoliv

L’Autre fille d’Annie Ernaux
Les déchargeurs
3, rue des déchargeurs
75001 Paris
Jusqu’au 6 avril 2019
Du mardi au  samedi à 21h00, séances supplémentaires le samedi à 15h00
Durée 1h15

Avec Marianne Basler
Mise en scène de Marianne Basler et Jean-Philippe Puymartin


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