couv__2_Lautrefille_©Julien PIffaut_73_marianne Basler_@loeildoliv

Marianne Basler dans les pas d’Annie Ernaux

Aux Déchargeurs, Marianne Basler fait vibrer les mots qu’Annie Ernaux destine à sa sœur qu’elle n’a jamais connue, car morte deux ans avant sa naissance. Alors qu’elle entame la dernière semaine de représentation, la comédienne revient sur cette expérience incroyable d’adapter ce texte fort qui résonne en elle intensément. 

portrait_Marianne Basler _© DR_@loeildoliv

Née en Belgique, Marianne Basler démarre le théâtre à 14 ans avec notamment Michel Kacen, l’actuel directeur du Public à Bruxelles. Choisie dans la foulée pour jouer le petit tambour dans Knock ou le Triomphe de la médecine de Jules Romains, la jeune fille irradie déjà la scène. C’est le début de l’aventure. Rapidement, elle intègre la troupe, puis le conservatoire avec Serge Rangoni, directeur du théâtre de Liège. Mais c’est sa grand-mère, une écrivaine, qui lui donne le goût des mots, de la littérature. Très tôt, elle l’emmène au théâtre, lui conseille des livres. La passion des beaux textes, ceux de Marguerite Duras notemment, l’a attachée définitivement au monde du théâtre, à la scène. Ce fort penchant pour les belles-lettres, la comédienne aime le partager. En parallèle du théâtre, elle fait énormément de lectures publiques. Elle aime faire découvrir des auteurs, des plumes, et donner envie aux autres de lire. De Nancy Huston à Philippe Sollers, en passant par la correspondance de George Sand avec Eugène Delacroix, elle affectionne cette forme plus légère qui permet de faire partager autrement les textes qui la touchent, la bouleversent. C’est d’ailleurs suite à une lecture de L’Autre Fille d’Annie Ernaux, qu’elle a envie de tenter d’adapter pour la première fois un récit à la scène. Retour sur cette expérience incroyable. 

Qu’est ce qui vous a donné envie de travailler L’Autre Fille

J’ai depuis longtemps cette envie viscérale de transmettre, de faire écouter les grands auteurs. C’est aussi pour moi, une manière de m’imprégner de leur style. Je consigne beaucoup de choses, de pensées sur le papier, mais je n’oserais jamais franchir le pas d’écrire un livre. J’ai besoin de mettre mes pas dans les mots des autres. D’ailleurs quand j’ai rencontré Annie Ernaux, venue découvrir la pièce, la nécessité de mettre en avant ses grands textes m’a paru évidente. C’est un moteur chez moi. Après pourquoi celui-là plus qu’un autre. Je crois que tous ses textes me bouleversent profondément que ce soit Passion simpleLa PlaceLes Années… C’est L’Autre Fille qui m’a véritablement accroché. Je crois que cette écriture simple, cette plume acérée, correspond aussi à un endroit de ma propre histoire. Je viens de Belgique. J’aime cette droiture, cette absence d’affect, cette recherche des mots justes, sans fioriture. Je me reconnais dans son style. C’est ce qui fait sa force. Je m’y retrouve alors que je n’ai pas nécessairement vécu la même chose. Je suis très émue par cette façon qu’elle a de parler du transfuge transgénérationnel, du glissement qu’elle a effectué d’une classe sociale à une autre, du regard qu’elle porte sur ses parents à la fois plein d’amour et de honte. C’est très prenant. 

Comment avez-vous abordé ce texte pour le mettre en scène ? 

Lautrefille_Marianne Basler_© Julien PIffaut_93_@loeildoliv

Je l’ai lu, relu. Cette lettre, écrite à une autre, à une absente, ne me quittait pas, m’obsédait. C’était comme une adresse, une possibilité théâtrale. Pourtant, je n’osais pas. Je n’avais jamais abordé de texte si peu fait pour le théâtre. En tout cas, j’ai mis beaucoup de temps pour comprendre que son écriture se prête à l’oralité, au jeu. Entre la lecture et le moment où j’ai décidé de le monter, je me suis rappelée qu’avant la naissance de ma mère, ma grand-mère avait perdu un fils. Cela m’a impressionné que ce livre me renvoie à cette amnésie qui est aussi celle d’Annie Ernaux. Cela m’a surpris d’être ainsi dans ses traces. Ce rappel m’a fait comprendre énormément de choses. Il n’est pas si aisé d’entrer dans la douleur de quelqu’un d’autre. Cela soulève beaucoup de questions, mais en contrepartie, cela apporte aussi beaucoup de réponses. Sur ce projet, j’ai été extrêmement laborieuse. Tout a commencé par une lecture simple en 2016. Je sentais que ce texte m’appelait, qu’il résonnait en moi de manière très intime, très singulière. Je n’avais jamais entrepris d’adapter un récit littéraire pour le théâtre. Je ne m’en sentais pas capable. En général, ce sont les metteurs en scène qui viennent vers moi. Comme l’a fait pour moi récemment Jacques Lassalle avec La douleur de Duras, que j’interprétais à la scène avec Jean-Philippe Puymartin. Après une lecture spectacle de L’autre fille au Festival de Trouville, j’ai commencé, au vu des réactions que cela provoquées dans l’assistance, à entrevoir des pistes, des fils dramaturgiques, qui me permettaient enfin d’envisager de sauter le pas. Mais c’est à l’occasion d’une résidence que j’ai faite au Blanc Mesnil, que tout s’est décanté, lentement, imperceptiblement. Je n’avais pas de vision, d’idée globale. Tout est venu par petits bouts, à force d’essais plus ou moins fructueux. J’ai fini par débusquer ce qui me touchait profondément, qui résonnait en moi. C’est cela que j’ai voulu mettre en exergue avec l’aide toujours de Jean-Philippe Puymartin. J’ai côtoyé les fantômes d’Annie Ernaux, les miens aussi, avant de leur échapper en luttant, comme elle le conseille si bien, contre la longue vie des morts. Nous avons emprunté plein de chemins. Nous avons dégraissé beaucoup, épuré afin de revenir à l’essentiel finalement, le texte. Je dirais que j’ai fait une mise en scène de comédienne, de dilettante, une mise en scène artisanale. Correspondant un peu avec Annie Ernaux, le temps de la création, j’ai fini par me laisser porter par sa propre pensée. Pour faire entendre ses maux, pas besoin d’être ébouriffant. 

Comment avez-vous ressenti le fait de jouer devant l’auteure ? 

Lautrefille_Marianne Basler_©Julien PIffaut_05_@loeildoliv

C’est toujours un peu étrange. Elle devait déjà venir en Novembre, puis elle n’a pas pu. Du coup, l’angoisse de sa présence dans la salle ne m’a pas quittée, je crains depuis des mois. Ce samedi après-midi de fin mars, je n’y pensais donc pas tant que ça. J’ai accumulé une sorte d’angoisse sur le long court, d’autant que nous avons correspondu sans qu’elle ait vu le spectacle. Bien évidemment, j’avais peur qu’elle n’aime pas, d’autant que c’est très personnel. Mais, honnêtement, c’est très impressionnant de se retrouver face à elle. 

Quels sont vos autres projets ? 

Après les déchargeurs, j’ai encore quelques dates à assurer avec l’Autre Fille. J’aimerais continuer à tourner ce texte, mais rien n’est encore calé pour l’instant. Ensuite, je tourne avec Fabienne Babe dans un film de Paul Vecchiali, un magnifique scénario, certainement l’un de ses plus forts. Après, pour une création en septembre 2019, je vais répéter Garde à vue avec Thibault de Montalembert, Wladimir Yordanoff et Francis Lombrail sous la direction de Charles Tordjman au Théâtre Hebertot. La pièce, plus violente que le film, est tirée du roman Brainwatch de John Wainwright. Par ailleurs un des scénarios que j’ai écrit à l’occasion d’une formation continue à la Fémis, devrait être monté dans les prochains mois. 

Propos recueillis par Olivier Frégaville-Gratian d’Amore


Marianne Balser est actuellement aux Déchargeurs avec l’autre fille jusqu’au 6 avril

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