Love ou l’amour comme rempart à la tragédie humaine

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Aux ateliers Berthiers, Alexander Zeldin plonge le public au cœur d’un foyer d’hébergement

Plongeant en apnée le spectateur au cœur palpitant de la souffrance sociale, d’une réalité d’exclusion sociétale qu’il aimerait tant occulter, oublier, le jeune metteur en scène britannique, Alexander Zeldin, digne héritier au théâtre de Ken Loach, signe une pièce coup de poing, qui prend aux tripes. Bouleversant, terriblement ébranlant !

Pour sa première pièce présentée en France, Alexander Zeldin, à peine 32 ans, tape bien et fort. Il ébranle nos consciences, nous force à voir là où ça fait mal, là où par réflexe, par manque d’empathie ou par dénégation nous refusons de poser le regard. Avec beaucoup de tendresse, de lucidité et sans misérabilisme, il croque la vie de ces démunis, de ces exclus qui, à quelques jours de Noël, se trouvent dans la nécessité d’accepter d’être logés dans un foyer d’urgence miteux et insalubre de l’aide sociale britannique. Évidemment, ils souhaitent, espèrent que cette situation critique, inhumaine soit temporaire. C’est leur planche de salut, leur force ultime pour combattre la violence inouïe qu’impose nos sociétés capitalistes aux plus défavorisés, à ceux qui passe pour de multiples raisons une mauvaise passe.

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Dean (Luke Clarke) et sa compagne (Janet Etuk) tendent de survivre comme ils peuvent avec la force de leur amour @ Sarah Lee

C’est le cas de Dean (épatant Luke Clarke) qui vient de perdre son job et du jour au lendemain se retrouve à la rue, expulsé sans ménagement, avec ses deux enfants pré-ados (remarquable Yonatan Pelé Roodner et en alternance Emily ou Rosanna Beacock, touchantes) et sa nouvelle compagne métisse et enceinte jusqu’aux dents (éblouissante Janet Etuk). Faute de mieux, ils tentent de maintenir les apparences, de conserver les rituels d’une vie digne alors qu’ils sont confrontés à la promiscuité crasse, à partager leur intimité avec des inconnus plus ou moins sympathiques.

Malgré tout, avec maladresse et souvent incompréhension, ils apprennent à coexister, à composer tant bien que mal avec Colin (étonnant Nick Holder), leur étrange voisin, plus malhabile que méchant, un homme d’âge moyen, qui vit ici depuis un an avec sa mère gravement malade (bouleversante Anna Calder-Marshall), ainsi qu’avec deux réfugiés, l’un Syrien, l’autre Soudanaise. L’important est de continuer à « positiver », ne pas flancher, trouver dans l’amour la force de croire encore en un avenir meilleur, en une vie au-delà de l’indigente pauvreté.

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Colin (Nick Holder) et sa mère Barbara (Anna Calder Marshall) © Sarah Lee

De sa plume sincère, cru, lapidaire, Alexandre Zeldin immerge le public au plus près de cette misère sociale, de cette souffrance qui ne dit pas son nom, de cette marginalité imposée dont il est si dur de se sortir. S’appuyant sur la scénographie impressionnante et hyper réaliste de Natasha Jenkins, il dévoile sous nos yeux le quotidien de ces petites gens, de ceux qui n’ont plus la chance d’avoir un foyer décent avec le minimum de confort. Rien ne nous est épargné de la dureté de cette vie-là, mais c’est fait avec un tel naturel, une telle pudeur, sans pour autant tomber dans le documentaire, que cela nous oblige à dépasser nos appréhensions, nos préjugés et parfois le dégoût.

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La jeune Soudanienne (Mimi Malaz Bashir ) reste toujours en retrait pour pas déranger © Sara Lee

C’est d’autant plus déstabilisant, que le conte qu’il nous livre, souligné par la justesse de sa mise en scène loachienne, n’a rien de romancé. C’est certes à une fiction qu’il nous convie, mais elle est matinée d’une réalité qui s’inspire des témoignages qu’il a recueillis ou tirés d’un rapport édité par l’organisme caritatif d’aide au logement Shelter, intitulé Noëls familiaux en logements d’urgence. Ainsi, et c’est toute la force de ce spectacle, il ne se passe strictement rien d’autre que la banalité de la vie 1h30 durant. Et pourtant, on n’en ressort totalement chamboulé, secoué. Il faut dire que les comédiens, tous extraordinaires, jouent avec une telle véracité, une telle authenticité, qu’ils nous attrapent et nous serrent le cœur.

Avec Love, Alexander Zeldin, dont le précèdent spectacle, Beyond Caring sera donné du 29 mars au 6 avril 2019 à La Commune d’Aubervilliers, fait du social-réalisme de chair. Une tragédie humaine saisissante, transcendante.

Olivier Frégaville-Gratian d’Amore

Love D’Alexander Zeldin en anglais surtitré
Odéon – Théâtre de l’ Europe
avec le Festival d’Automne à Paris
Les Ateliers Berthier
1, avenue Suares
75017 Paris
Jusqu’au 10 novembre 2018
Tous les jours à 20h00
Durée 1h30

Reprise du 14 au 16 novembre 2018 à La comédie de Valence

mise en scène d’Alexander Zeldin assisté de Diyan Zora
AvecWaj Ali, Emily Beacock, Rosanna Beacock, Anna Calder-Marshall, Luke Clarke, Janet Etuk, Nick Holder, Mimi Malaz Bashir & Yonatan Pelé Roodner
Scénographie de Natasha Jenkins
lumière de Marc Williams
son de Josh Anio Grigg
travail du mouvement : Marcin Rudy

Le texte original a été publié par Bloomsbury Methuen Drama en 2016.
Le spectacle a été créé au National Theatre, Londres, en décembre 2016, puis repris au Birmingham Repertory en janvier 2017.

coproduction National Theatre of Great Britain, Birmingham Repertory Theatre

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