Les Orphelins de Dennis Kelly voient double à Avignon

La vision du monde âpre, glaçante de Dennis Kelly stimule les appétits. Sophie Lebrun et Martin Legros au 11. Gilgamesh Belleville, Caroline Marcos à la Factory, s’emparent de sa pièce coup de poing, Orphelins, avec beaucoup d’ingéniosité mais sans pourtant réussir à lui donner toute sa puissance cynique, sa violence banalisée.

Helen et Danny, un couple petit bourgeois s’apprête à diner. Ce soir c’est fête. Leur fils est chez sa grand-mère. Ils ont toute la soirée pour profiter, s’aimer, roucouler. L’arrivée impromptue de Liam, le frère d’Helen, couvert de sang va faire basculer cette soirée romantique en cauchemar. Les questions fusent, les explications se font confuses. Petit à petit, le puzzle atroce se reconstitue. L’horreur pointe son nez par touches réveillant de vieux démons, l’abjection sans fond de l’âme humaine. 

De sa plume acérée Dennis Kelly creuse la veine de la fable sociale qui vire au drame. Interrogeant la violence ordinaire, il ausculte avec fascination notre capacité à accepter le pire de nos proches, notre aptitude à occulter un acte odieux pour préserver notre tranquillité d’esprit. Plus on s’enfonce dans l’ignominie, l’innommable, plus le dramaturge britannique s’amuse à noircir le trait, à faire de la famille parfaite, une monstrueuse hydre à trois têtes, la froide, l’irraisonnée, l’anesthésiée. 

Brisant le quatrième mur, Sophie Lebrun et Martin Legros invitent le public à être le témoin privilégié de cette tragédie, à participer sans pouvoir réagir à ce huis-clos suffocant. Malheureusement, à trop jouer avec les spectateurs, la pièce a bien du mal à démarrer, d’autant que la lecture des didascalies en alourdit considérablement la mise en scène sans pour autant apporter un effet autre que superfétatoire et prétentieux. C’est d’autant plus dommage, que le jeu ciselé, habité, hyperréaliste des trois comédiens – épatant Julien Girard, hallucinant Martin Legros et fascinante Céline Ohrel) suffit à captiver. Ils l’emportent sur le fil nous plongeant au plus près de l’enfer, de la noirceur de l’âme humaine. 

A l’inverse, Caroline Marcos réussit parfaitement à nous faire pénétrer dans ce vase clos familial. Plongeant dans le quotidien des petites gens, ceux que la vie n’a jamais épargnés, elle en cisèle la banalité crasse, la tristesse d’une vie sans grand espoir. Malheureusement, elle achoppe à donner toute la rugosité du texte de Dennis Kelly notamment en raison d’une disparité de jeu. Toutefois, il faut saluer Maxime Boutéraon, dont la présence scénique, l’interprétation font froid dans le dos. 

Dans les deux cas, le travail d’adaptation est de qualité. Les deux orphelins sont certes très différents, très inégaux, mais valent le détour. Alors n’hésitez pas à prendre double ration de Kelly, vous ne serez pas déçu. 

Olivier Frégaville-Gratian d’Amore – Envoyé spécial à Avignon


Orphelins de Dennis Kelly 
Festival d’Avignon le OFF
11. Gilgamesh Belleville 
11, bd Raspail
84000 Avignon
Jusqu’au 26 janvier 2019 à 20H35
Durée 1h15


Mise en scène de Sophie Lebrun et Martin Legros
Avec Julien Girard, Sophie Lebrun, Martin Legros, Céline Ohrel


Orphelins de Dennis Kelly 
Festival d’Avignon le OFF
La Factory – salle Tomasi
4, rue Bertrand
84000 – Avignon
Jusqu’au 28 janvier 2019 à 11H30
Durée 1h15


Mise en scène de Caroline Marcos
Avec Augustin Bouchacourt, Maxime Boutéraon, Caroline Marcos
Direction d’acteurs d’Antonin Chalon
Scénographie de Sarah Bazennerye
Régie de Vivien Lenon
Musiciens Barbara Pravi et Guillaume Boscaro

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