Les burlesques et mélancoliques réminiscences d’Aurélien Bory

Dans le cadre de la première Biennale des arts vivants de Toulouse, Aurélien Bory explore les traces mémorielles laissées, il y a 25 ans, par son premier choc théâtral, Je me souviens Le Ciel est loin la terre aussi de Mladen Materic. Avec la complicité du metteur en scène yougoslave, il reprend le fil narratif de cette pièce, convoque fantômes, souvenirs fantasmés et témoins d’un passé commun, pour en réinventer forme et fond. Profondément bouleversant !

C’est l’histoire d’une rencontre multiple, celle d’un jeune étudiant en sciences avec un spectacle, celle d’un danseur chorégraphe avec un auteur-metteur en scène. Tout droit venu de son Colmar natal, le jeune Aurélien Bory atterrit à Toulouse pour poursuivre ses études en acoustique architectural. Un soir de 1994, il tombe sur une affiche au titre poétique Le ciel est loin la terre aussi qui l’intrigue. Elle représente une pin-up des années 1950. Curieux, il fonce découvrir le spectacle de Mladen Materic, un metteur en scène d’origine yougoslave alors en exil en France. Là, c’est le choc, la claque. Plus rien ne sera comme avant. Attiré par la scène depuis longtemps, l’artiste en devenir franchit le pas et devient le chorégraphe que l’on connait.

A l’occasion du portrait / paysage qui lui est consacré lors de la première Biennale des arts vivants, impulsée par Galin Stoev, directeur du théâtredelaCité, Aurélien Bory reprend, tout au long de l’année, un certain nombre de ces créations comme AsH et Plan B, met en scène l’Opéra Parsifal de Wagner au théâtre du Capitole et revient au théâtre Garonne sur cette pièce maîtresse à la source de son inspiration théâtrale. Reprenant les décors originels, invitant aux plateaux les comédiens d’alors, il convoque ses souvenirs et réinvente avec la complicité fraternelle et amicale de Mladen Materic, une évocation teintée de nostalgie de ce moment, caillou unique et singulier ancré au plus profond de sa mémoire. 

Sortis de leurs réserves où ils avaient été stockés, oubliés, les panneaux de bois, les portes, les fenêtres, les meubles, reprennent vie. Présence spectrale, ils hantent le plateau recouvert d’une multitude de balles de ping-pong, comme autant de bulles de souvenirs, semblent glisser sur le sol. Entièrement rénovés, déstructurés, ils passent furtivement sur scène, faisant émerger des bribes de récits réels ou fictionnels, des réminiscences joyeuses, mélancoliques, voire fantasmagoriques. Avec une élégance et une grâce infinies, Aurélien Bory erre sur le plateau, court après sa propre histoire chorégraphique, théâtrale autant qu’intime et livre en creux un peu de lui-même. 

Beau, lent, bouleversant, Je me souviens Le ciel est loin la terre aussi est un acte salvateur. Conçu comme un moment de partage, de transmission nécessaire d’une génération à l’autre, d’un être à l’autre. Des pas de deux à l’équilibre précaire au mouvement aérien des immenses structures de bois, des lumières ciselant l’espace au jeu muet des interprètes, en passant par la projection granuleuse d’une captation de la pièce de 1994, tout y soigné, léché. Voyage à travers le temps, cette pièce à la croisée des arts vivants, écrite à quatre mains, fait écho en chacun de nous, touche des zones sensibles de notre propre histoire. Une délicatesse scénique à découvrir au plus vite. 

Olivier Fregaville-Gratian d’Amore – Envoyé Spécial à Toulouse


Je me souviens Le Ciel est loin la terre aussi d’Aurélien Bory et Mladen Materic
Portrait/Paysage dans le cadre La Biennale des Arts vivants du Théâtredelacité
Théâtre Garonne
1 Avenue du Château d’Eau
31300 Toulouse
Jusqu’au 5 octobre 2019
Durée 1h05 environ 


Conception, scénographie, mise en scène d’Aurélien Bory & Mladen Materic 
Avec Aurélien Bory, Haris Haka Resic & Jelena Covic 
Composition musicale de Joan Cambon 
Création lumière d’Arno Veyrat 
Conception technique décor de Pierre Dequivre 
Costumes de Manuela Agnesini 
Régie générale et lumière de Thomas Dupeyron 
Régie son de Stéphane Ley 
Régie plateau de Mickael Godbille

crédit photos © DR / Laurent Padiou

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