Les adieux à Monsieur Bezace

Fondateur du théâtre de l’Aquarium, ancien directeur de la Commune à Aubervilliers, Didier Bezace est parti ce matin en toute discrétion. Comédien charismatique aussi à l’aise sur les planches que devant une caméra, metteur en scène méticuleux, il laisse derrière lui une œuvre riche et plurielle. 

Sa voix résonne encore au creux de l’oreille. Singulière et inoubliable, elle se rappelle à nous, invite à fouiller notre mémoire. Familier du cinéma de Jeanne Labrune, il a cette présence unique, cette nonchalance teintée d’élégance, d’agacement que l’on retient, car elle amuse, elle charme et séduit. De Téchiné à Tavernier, en passant par Chouraqui récemment ou par Claude Miller, lorsque qu’il se fait séduire par Charlotte Gainsboug dans la Petite VoleuseDidier Bezace transperce l’écran. Habitué des téléfilms et des feuilletons télévisés, il entre dans le quotidien des Français. Il est une figure familière, une personne dont l’on retient la présence, le jeu. 

L’Aquarium, une fougueuse aventure

De la même génération qu’Arditi, que Hiegel, ou Dussolier, il fait ces premières armes au théâtre. Élève au Centre universitaire international de formation et de recherche dramatique (CUIFERD) de Nancy, il suit assidument les enseignements de Maria Casares, de Gilles Sandier ou de Bernard Dort. Plus tard, en 1968, il participe à l’Université du Théâtre des nations, initié par André-Louis Perinetti. Jeune homme de conviction, il travaille à l’élaboration de spectacles militants. De cet engagement, naîtra en 1970 le théâtre de l’Aquarium, qu’il co-fonde avec Jacques Nichet, décédé en juillet dernier, et Jean-Louis Benoit. Situé dans l’enceinte de la Cartoucherie à Vincennes, le lieu devient un emblème de ces années-là, où la politique s’invite sur les planches. Créé en 1976, La jeune lune tient la vieille lune toute la nuit dans ses bras en est certainement l’un des plus beaux exemples. La pièce restera plus de six mois à l’affiche.  

D’Aubervilliers à Avignon

Auteur, comédien et metteur en scène, Didier Bezace, devenu directeur de la Commune d’Aubervilliers en 1997, multiplie les projets. Amoureux des belles-lettres, passionné de littérature, il joue Maeterlinck, Flaubert ou Kafka, il monte Feydeau, SchnitzlerDurasBrecht et même Molière. En 2001, il signe, dans la cour d’Honneur du Palais de Pape à Avignon, une Ecole des Femmes qui fait date. Pierre Arditi est divin en Arnolphe, la jeune Agnès Sourdillon séduit en Agnès. Il enchaîne les pièces en coulisses ou sur les planches, adapte à la scène des films comme Conversations avec ma mère de l’Argentin Santiago Carlos Oves ou comme plus récemment, en 2013, juste avant de faire des adieux à Aubervilliers, Au Diable Staline, vive les Mariés ! l’étonnant et fascinant long-métrage d’Horatiu Mălăele.

Le théâtre, son dada

Boulimique, il ne s’arrête jamais. D’un média à l’autre, d’une discipline à une autre, il s’en donne à cœur joie. Mais c’est au théâtre qu’il se plaît. En 2015, il donne la réplique, au théâtre de la Ville, à Catherine Hiegel dans Le Retour au désert de Bernard-Marie Koltès, dans une mise en scène ciselé d’Arnaud Meunier. Deux ans plus tard, à l’Atelier, il retrouve son comédien Pierre Arditi dans l’adaptation qu’il fait du Cas Sneijder de Jean-Paul Dubois. Au Lucernaire, l’an passé, il séduit en Louis Aragon, amoureux d’Elsa Triolet (lumineuse Ariane Ascaride). 

Comédien aux multiples facettes, homme de théâtre auréolé de plusieurs Molières, Didier Bezace vient de tirer sa révérence. Il rejoint son ami Nichet en laissant derrière lui une bien belle et longue Carrière. Bon vent l’artiste !

Olivier Frégaville-Gratian d’Amore

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