Le mythe du Prométhée moderne en manque de corps

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A la MC93, Jean-François Peyret redonne vie à la créature de Frankenstein

Les mots font frémir avant de se perdre dans un océan verbal. Les fantômes invoqués par la nouvelliste Mary Shelley, viennent hanter une scène dépouillée sans pour autant l’habiter. En s’emparant de Frankenstein et de sa créature, Jean-François Peyret signe une pièce-monstre foutraque, illuminée par Jeanne Balibar, mais dont le fil tenu se perd dans une narration surabondante, un brin rétro.

Des bruits étranges, métalliques, urbains emplissent l’espace, enveloppent les spectateurs. Des coulisses, une silhouette massive d’homme fait son entrée. Voix gouailleuse, chargée d’alcool, des vieux loups de mer, le capitaine Walton, alias Jacques Bonnaffé, ne veut plus être l’unique gardien du lourd secret qu’il détient depuis trop longtemps. Pour s’en décharger, il écrit à sa chère sœur Margaret (éblouissante Jeanne Balibar) dont l’évanescente apparition hante le plateau.

À peine le robinet des souvenirs est-il ouvert que le flux de paroles coule en cascade sans, plus jamais, s’interrompre. Entremêlant sa propre histoire à celle de Victor Frankenstein, l’homme plonge au plus profond de l’âme humaine tant dans sa bonté, ses rêves de changer le monde que dans sa noirceur. Convoquant son auteure, la très jeune et très inventive Mary Shelley, il déroule le fil d’une naissance singulière, contre nature, celle d’un monstre certes hideux mais au bon cœur que le rejet de la société et de son troublé créateur, va transformer en bête féroce, en assassin sanguinaire.

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Jeanne Balibar, présence fantomatique et espiègle de cette Fabrique des monstres © Mathilda Olmi

Passionné de science et de technique, Jean-François Peyret ne pouvait que s’intéresser au docteur Frankenstein et à sa créature, au mythe de ce prométhéen moderne. En combinant les styles, en entrelaçant les récits, en les confrontant à la réalité d’un monde en pleine mutation, où la question du transhumanisme, de la robotisation et de l’intelligence artificielle, se fait de plus en plus présente, il concocte un spectacle pieuvre, composite et hétérogène qui a bien du mal à former une entité cohérente.

Au-delà des parties narratives particulièrement bavardes et complexes, qui ont un arrière goût de parfum d’antan, les saynètes, qui les entrecoupent, agissent tant pour les comédiens que pour le public comme de véritables respirations. Elles sont le cœur palpitant de la bête humaine, là où réside la force extravagante de cette pièce folle, horrifique.

Bien que cette Fabrique des monstres ne convainc pas tout à faire, laissant nombreux spectateurs sur le bord de la route, les interprétations habitées des acteurs, la belle et épurée scénographie de Nicky Rieti ainsi que l’univers musical imaginé par l’Ircam, offrent de beaux et oniriques moments qui relèvent heureusement l’ensemble.

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Partant à la trace de la créature imaginé par Mary Shelley, nos protagonistes se perdent quelque peu en chemin © Mathilda Olmi

Comment ne pas être emporté par le jeu plein de fantaisie de Jeanne Balibar, qui s’amuse à traverser le plateau tel un fantôme, tel un ange miséricordieux ou une compagne monstrueuse ? Comment ne pas être envouté par la présence scénique de Jacques Bonnaffé, qui manie avec allégresse la poésie de Shelley tout en modulant sa voix avec espièglerie ? et pourtant, le trop verbeux spectacle à tiroir de Jean-François Peyret finit par en gommer ses principaux atouts sans pour autant nous charmer. La créature échappe à son inventif auteur, qui bien que courant dans tous les sens ne peut l’attraper.

Par Olivier Frégaville-Gratian d’Amore

La Fabrique des monstres d’après Frankenstein ou le Prométhée moderne de Mary Shelley
MC93 – salle Oleg Efremov
9 boulevard Lénine
93000 Bobigny
durée 2h15
jusqu’au 13 juin 2018

Conception & mise en scène : Jean-François Peyret
Avec Jeanne Balibar, Jacques Bonnaffé, Victor Lenoble, Joël Maillard
Composition musicale : Daniele Ghisi
commande Ircam-Centre Pompidou
Réalisation en informatique musicale Ircam : Robin Meier
Scénographie de Nicky Rieti
Lumière de Bruno Goubert
Collaboration dramaturgique : Julie Valero
Costumes de Maïlys Leung Cheng Soo et Nicky Rieti
Assistanat à la mise en scène : Solwen Duée

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