Le conte familial et fantastique de Daguerre

Pour sa deuxième pièce en tant qu’auteur, le magicien Jean-Philippe Daguerre quitte les rives de l’histoire, du drame, pour celles plus bigarrées, plus pétillantes de la fable fantaisiste, presque insouciante. Grand bien lui a pris, il signe une rocambolesque pièce sur les non-dits qui tuent, sur l’amour qui emporte tout, sur la vie qu’il faut chérir coûte que coûte. 

Au Japon, dans une charmante petite bicoque de banlieue, un couple s’embrasse. Lui (formidable Stéphane Dauch) est musicien, elle (avenante Charlotte Matzneff) est son égérie. Au comble du bonheur, ils vont, bientôt, être parents. Une visite impromptue va tout chamboulée. Un passé depuis longtemps oublié va refaire surface. Un mensonge entretenu depuis trop longtemps va faire vaciller les fondations du foyer. 

Lors de leur rencontre, il lui a caché sa vie en France, sa famille, le secret qu’il a dû fuir car trop lourd a porté. Pas le choix, il doit tout lui dire pour recoller tous les morceaux. Un voyage dans le passé, sur les routes de son enfance s’impose. Non loin de Bordeaux, dans la petite maison d’un gardien d’arène, il grandit entouré de l’amour inconditionnel d’un père (impressionnant Bernard Malaka), véritable figure tutélaire, d’une mère (prodigieuse Isabelle de Botton) qui le couve et de deux frères (épatants Antoine Guiraud et Kamel Isker) plus jeunes que lui. Tout n’est que fête, pique-nique au bord de l’eau dans le carrelet familial. La vie est fantasque, insouciante, rythmée par les corridas mimées, réinventées pour le bonheur de tous. 

Un jour, la mère, infirmière de son métier, glisse et tombe dans la Gironde. Elle manque de se noyer sous les yeux de son mari qui ne lève pas le petit doigt pour la sauver. Seul le retour providentiel du fils ainé permet d’éviter le drame. Lors du récit, un peu plus tard de l’accident, le père s’attribue tous les mérites. Que cache ce mensonge qui va empoissonner les rapports familiaux et contraindre le vrai héros à la fuite ? 

Avec tendresse et douce malice, Jean-Philippe Daguerre entraine les spectateurs dans un ailleurs fantasmé, une fable féérique, touchante et humaine. Tout est faux, tout est vrai. Bien sûr, il creuse la veine de la fiction, la souligne, pour aller au plus près des émotions, des sentiments exacerbés, d’une folie ouatée à peine suggérée. Quittant la morosité des temps actuels, d’un monde qui se referme sur lui-même, il redonne à la vie sa place unique, vibrante, incandescente. Il la chérit, lui offre un écrin teinté des couleurs de sa propre enfance dans les landes, riche d’un vécu, d’une imagination débordante. 

Si le début, le prologue déconcerte car un peu long, si certains ne retrouvent pas les empreintes laissées par Adieu, Monsieur Haffmann, et tant mieux, on se laisse saisir par ces récits romanesques, ces existences rocambolesques. Au détour d’une accolade entre frères, une larme coule le long d’une joue, bientôt rejoindre par deux, trois. Le Daguerre nous a cueilli, nous a eu. Il a su avec maestria passé de la comédie burlesque, à un joli drame familial. Loin d’être triste, sa Famille Ortiz est une ode à la vie, à l’humain. Un bien beau coup de cœur pour finir ce festival d’Avignon Le OFF en Beauté. 

Olivier Frégaville-Gratian d’Amore – Envoyé spécial à Avignon


La famille Ortiz de Jean-Philippe Daguerre
Festival d’Avignon le OFF
Théâtre Actuel 
80, rue Guillaume Puy
84000 Avignon 
Jusqu’au 28 juillet 2019 à 17h15
Durée 1h25


Mise en scène de Jean-Philippe Daguerre assisté d’Hervé Haine
avec Bernard Malaka, Isabelle de Botton, Stéphane Dauch, Antoine Guiraud, Kamel Isker, Charlotte Matzneff
musique de Hervé Haine
Décors de Juliette Azzopardi
Lumières d’Aurélien Amsellem
Costumes de Virginie H
Chorégraphie de Florentine Houdinière

Crédit photos © Fabienne Rappeneau

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