Le Caravage de saints et de sang au musée Jacquemart-André

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Au musée Jacquemart-André, Le Caravage illumine les murs

Peaux translucides gorgées de vie, corps d’adolescents à la pose lascive, sujets religieux au visage extatique, tout l’art du clair-obscur dont il est le maître incontesté s’expose magistralement aux cimaises de ce bijou architectural du boulevard Hausmann. Si l’on peut regretter que l’exposition ne tienne pas toutes ses promesses sur la genèse des rivalités artistiques dont il a été l’objet, la (re)découverte d’une dizaine de ces chefs d’œuvre vaut largement le détour.

Elle est là. Elle nous fait face dès que l’on pénètre dans l’espace réservé aux expositions du Musée Jacquemart-André. Sublime, vengeresse, le visage en pleine lumière, la Judith décapitant Holopherne attire tous les regards, éblouit et vole la vedette à tous les autres tableaux de la pièce. Accompagnée de sa vieille servante au visage tout rabougri, aux yeux perçants, elle se concentre sur le coup fatal qu’elle vient d’administrer à l’ennemi juré de son peuple opprimé. Le charme de la jeune femme triomphe de l’agressivité masculine. Le désir est plus fort que la raison. Magnétisés par l’une des œuvres maîtresses du Caravage, nombreux s’attardent, analysent, détaillent l’éclat de la peau, le tombé des tissus, etc.

Caravage_judith_jacquemart_© Gallerie Nazionali di Arte Antica di Roma. Palazzo Barberini Foto di Mauro Coen_@loeildoliv

Judith décapitant Holopherne peint par Michelangelo Merisi, dit Caravage vers 1600, huile sur toile, 145×195 cm Gallerie Nazionali di Arte Antica di Roma. Palazzo Barberini, Rome
© Gallerie Nazionali di Arte Antica di Roma. Palazzo Barberini Foto di Mauro
Coen

Ce n’est que le début d’une plongée dans l’univers sulfureux d’un des peintres italiens de la fin XVIe siècle qui s’engage clairement dans la voie du baroque, qui impose le clair-obscur comme une technique de référence. Il en reste un des maitres incontestés avec son homologue flamand Rembrandt. Face à lui ses détracteurs, ses admirateurs et amis, tentent de faire belles figures. Brun ténébreux, Le Caravage a une gueule, comme l’attestent certains de ses autoportraits, quand il arrive à Rome à 21 ans. Le jeune homme, né non loin de Milan, cherche à faire carrière à deux pas du Vatican. Vivant dans la précarité, son caractère ombrageux se réveille. L’homo-érotisme, qui se dégage de certaines de ses œuvres, telle que le joueur de Luth que l’on peut voir dans la deuxiéme salle ou le Jeune Saint Jean-Baptiste au Bélier dans la salle suivante, sa nature bagarreuse, querelleuse, finit d’auréoler sa réputation d’un parfum de scandale. Ami de Guiseppe Cesari dit le Cavalier d’Arpin, dont il sera un temps l’assistant, il affine son style, sa technique, qui ancre à jamais son nom dans l’histoire de la peinture. Jouant habilement sur les contrastes entre ombre et lumière, il lance l’empreinte d’un style artistique, le caravagisme. Certains de ses contemporains comme Orazio Gentilleschi et sa fille, la célèbre Artémisia, s’en inspireront et porteront bien au-delà des frontières transalpines ce savoir-faire, cet art du naturalisme, du réalisme, voire du ténébrisme qui a toujours des émules de nos jours, au théâtre, au cinéma, notamment.

Caravage_Saint_Jerome_Writing-Caravaggio__©© Ministero dei Beni e delle Attività Culturali e del Turismo- Galleria Borghese_@loeildoliv

Saint Jérôme écrivant, peint par Michelangelo Merisi, dit Caravage, vers 1605 huile sur toile, 116 x 153 cm Galleria Borghese, Rome
© Ministero dei Beni e delle Attività Culturali e del Turismo- Galleria Borghese

Prolongeant notre visite, on se laisse happer par un Saint-Jérome écrivant d’une rare intensité. L’éclat de son épiderme semble si réel, qu’on a l’impression qu’il pourrait se relever d’un instant à l’autre. Vient ensuite, un Christ (Ecce Homo) dont l’incarnation, le velouté de la peau attire l’attention, faisant presque oublier le reste du tableau, deux Madeleine en extase, ainsi qu’un Souper à Emmaüs. Toutes ses œuvres du maître, dix en tout qu’elles soient signées ou lui soient attribuées tardivement, révèlent la même intensité, la même force à éblouir, hypnotiser le visiteur.

Bien sûr, on peut mettre en miroir les autres tableaux présentés, ceux de ses maîtres comme Annibal Carrache, de son ennemi juré, Giovanni Baglione, ou ceux qui sont largement inspirés de son travail, comme José de Ribera. Mais est- ce suffisant pour mettre en lumière l’origine des amitiés et des inimitiés qui ont émaillé la vie romanesque du Caravage, ce génie de la peinture, cet artiste hors norme, de ce bretteur autant habile à l’épée qu’au pinceau ? Certes pas, mais cela n’a pas tant d’importance. Alors laissez-vous subjuguer par ses ors, ses rouges, ses carmins, ses visages si vibrants, si humains et poussez la porte de l’ancienne demeure d’Édouard André et de sa femme Nélie Jacquemart pour admirer des chefs d’œuvre rarement exposé à Paris.

Caravage à Rome, amis & ennemis
Musée Jacquemart-André
158, Boulevard Haussmann
75008 Paris
Jusqu’au 28 janvier 2019
Prix 13,5 euros

commissariat à l’exposition : Francesca Cappelletti et Pierre Curie

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