La reprise ou la magistrale et vibrante leçon de théâtre de Milo Rau

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Aux Amandiers, le Suisse Milo Rau présente La Reprise, pièce qui a bouleversé le public avignonnais cet été © Christophe Raynaud de Lage

Partant d’un fait divers qui a défrayé la chronique belge en 2012 – un jeune homme battu à mort parce qu’homosexuel – Milo Rau questionne le théâtre, son essence, sa fonction, sa force dénonciatrice, tout en interrogeant nos consciences sur notre incapacité à dénoncer, à empêcher ces actes barbares, devenus banaux. Il en résulte une pièce incandescente, un manifeste cru qui rappelle à nos âmes endormies notre humanité.

À quoi sert le théâtre et comment fonctionne-t-il ? Qu’est-ce qui se cache derrière les immenses rideaux rouges, au plus profond des coulisses ? Comment à partir d’une idée, d’un fait divers, on monte une pièce, un spectacle qui secoue les tripes et touche le spectateur bien au-delà de la fiction, ébranlant ses croyances, ses convictions ? C’est un peu à tout cela que le tout nouveau directeur du NTGent, théâtre national de Gand, a voulu donner un éclairage nouveau, teinté de ses propres expériences, de sa propre vision de ce qu’est et ce que doit être le spectacle vivant.

S’intéressant à un crime homophobe d’une violence inouïe, survenu à Liège en 2012, Milo Rau ne se contente pas de raconter ce qui s’est passé, de dénoncer l’effroyable barbarie, mais essaie de se servir de cette matière horrifique pour donner une leçon magistrale de théâtre, d’en démontrer la puissance politique et sociétale. Dans cette première partie de son Histoire(s) du théâtre (I), il déroule par le menu avec justesse, simplicité tout le travail autour de la création d’une œuvre. Partant du choix des comédiens en passant par l’écriture au plateau, enrichies des documents d’archives tirés du procès et des rencontres que l’équipe a eus avec les différents protagonistes du drame, le metteur en scène de quarante et un ans met le spectateur au cœur de la machine « théâtre ». Avec ingéniosité et virtuosité, il brouille les pistes, mélange les genres, évite les écueils académiques, les poncifs, pour donner vie au réel dans ce qu’il a de plus beau, de plus sordide.

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L’amant (Sébastien Foucault) regarde au loin le fantôme supplicié d’Ishane (Tom Adjibi) © Christophe Raynaud de Lage

Tout commence par deux anniversaires, l’un raté, celui d’un des bourreaux, l’autre enjoué, celui de la meilleure amie de la victime. L’un est fêté dans un appartement miteux, l’autre dans une boite de nuit. Rien ne devait réunir les protagonistes. Pourtant, dans la nuit, la rencontre fatale se produit à la sortie du Night-club. Sur un mal entendu, une drague un peu trop lourde, la discussion s’envenime, la frustration haineuse se transforme en charge homophobe. Le lumineux Ihsane Jarfi (époustouflant Tom Adjibi) devient leur souffre-douleur, leur supplicié. Rapidement, les coups tombent féroces, irraisonnés. Les trois tortionnaires, devenus des bêtes furieuses, vont s’acharner sur le corps dénudé, violenté, humilié du jeune gay, avant de le laisser agoniser des heures durant à la lisière d’un bois. La dépouille ne sera découverte que deux semaines plus tard, exposant la tragédie dans sa froide cruauté.

Du calvaire, de l’horreur, Milo Rau n’épargne rien au public. Il lui montre tout sans filtres dans la crudité du geste, dans l’incroyable férocité de l’acte criminel. Portée par une troupe de comédiens habités et une scénographie prenante, La Reprise est une plongée dans la noirceur de l’âme, dans ce qu’elle a de moins humain, de plus bestial. En montrant tout du processus théâtral, en dévoilant les artifices, les astuces, les codes de jeu, le metteur en scène suisse invite à une leçon passionnante et frontale sur le spectacle vivant, à modifier le regard de chacun sur la création, sur ce qui fait l’essence de cet art. Utilisant la vidéo pour mieux montrer le théâtre, jouant sur les perceptions du public, créant la réalité à partir de la fiction, de la scène, il saisit d’effroi le spectateur, l’oblige à voir l’indicible, à réveiller sa conscience et peut-être à allumer au fond de son esprit la capacité un jour de ne plus être le témoin aveugle, passif, mais de devenir l’acteur, le défenseur, le sauveur.

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L’amant conte sa vision du drame © Christophe Raynaud de Lage

Abolissant les frontières, Milo Rau invente une autre histoire du théâtre, nouvelle et vibrante et signe une œuvre puissante qui marque pour longtemps les esprits, une ode à une humanité qu’il espère (r)éveiller. Bouleversant, Tragique !

PAr Olivier Frégaville-Gratian d’Amore

La Reprise – Histoire(s) du théâtre (I) de Milo Rau
Festival d’Avignon 2018
Gymnase du Lycée Aubanel
14, Rue Palapharnerie
84000 Avignon
Du 7 au 14 juillet 2018
Tous les jours à 18h sauf le mercredi 11 juillet 2018
Durée 1h40

Reprise au théâtre Nanterre-Amandiers
7 Avenue Pablo Picasso
92000 Nanterre
Du 22 septembre au 5 octobre 2018
Le mardi, mercredi et vendredi à 20h30, le jeudi à 19h30, le samedi à 18h30 et le dimanche à 16h30
Durée 1h40

Conception, et mise en scène de Milo Rau
Ecriture collective
Avec Tom Adjibi, Sara De Bosschere, Suzy Cocco, Sébastien Foucault, Fabian Leenders, Johan Leysen
Dramaturgie d’Eva-Maria Bertschy, de Stefan Bläske & de Carmen Hornbostel
Scénographie et costumes d’Anton Lukas
Lumière de Jurgen Kolb
Vidéo de Maxime Jennes & de Dimitri Petrovic

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