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Guérisseur, le récit à trois voix d’un destin brisé

Du plus profond de la rugueuse Irlande, les mémoires mélancoliques d’un trio d’artistes sortent de leur torpeur pour conter la fabuleuse et triste histoire du fantastique Francis Henry. S’emparant de la langue âpre de Brian Friel, Benoît Lavigne signe une fable noire, tchékhovienne, où les êtres acceptent sans ciller leur funeste destinée, servie magistralement par l’excellent Xavier Gallais.

Une dizaine de chaises de fer rouillé dont on aperçoit encore les couleurs vives sont dispersées sur scène. Un immense tissu pend au centre du plateau annonçant la venue pour un soir exceptionnel du fantastique Francis Henry, guérisseur de son état. Dans l’ombre côté cour, émerge une silhouette voûtée, massive, masculine. Elle semble endormie. Pourtant, elle psalmodie quelques incantations mystiques, d’une voix sourde. Lentement, l’homme (fascinant Xavier Gallais, en alternance avec Thomas Durand) se redresse. Délicatement, d’un ton presque monocorde, il scande, telle une litanie, son histoire, celle d’un saltimbanque raté, un être aux pouvoirs étranges et capricieux sur les maux de ses congénères.

GUERISSEUR_4_Lucernaire_©Karine-LETELLIER_@loeildoliv

Accompagné de sa femme, la trop douce, maltraitée et effacée Grace (Bérangère Gallot tout en retenue) et de son impresario zélé (épatant Hervé Jouval), il parcourt les routes sinueuses du Royaume-Uni septentrional, s’arrête dans les villages les plus reculés pour offrir aux petites gens un peu de réconfort, de magie. Souvent, à court d’argent, il suit pas à pas sa funeste et monotone destinée, traînant en lui une douloureuse mélancolie qui le mènera imperceptiblement à retourner en Irlande, pays de son enfance.

De sa plume rugueuse, rêche, poétique, Brian Friel dépeint avec finesse un monde qui sent la terre, la tourbe grasse. Empruntant à ses aïeuls romantiques les accents naturalistes, il nous entraîne au cœur de la lande battue par les vents des contrées verdoyantes de l’Écosse et du pays de Galles. Tout comme Tchekhov, à qui on le compare souvent, il scrute et dissèque les âmes mélancoliques aux tragiques destins. Construit en 4 monologues particulièrement ardus, cette mise en abyme du monde précaire du spectacle, est d’une rare complexité. Il fallait toute l’ingéniosité du metteur en scène Benoit Lavigne pour lui donner une force noire, une puissance singulière et profonde.

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Malgré tout, le texte résiste laissant les moins courageux sur le bord d’un chemin tortueux comme il en existe tant aux abords des lochs et des falaises abruptes du nord de l’Angleterre, que l’on devine au delà des mots. Mais c’est sans compter sur la présence scénique des comédiens, tous parfaits dans leur registre. Bien que sa partition soit la plus rude, la frêle Bérangère Gallot donne une fragilité touchante à son personnage d’épouse sacrificiée. Quant à Hervé Jouval, il campe un impresario clownesque des plus captivants. Enfin, Xavier Gallais brûle les planches en se glissant dans la peau de cet être veule et triste, cette âme moribonde flamboyante.

Guérisseur est une pièce curieuse, difficile, exigeante, qui n’avait pas été montée en France depuis 1986, en raison de ses abords escarpés et ardus. C’est un joyau singulier qui déroute les moins attentifs, laisse dubitatif d’autres plus curieux et enchante les plus persévérants.

Olivier Frégaville-Gratian d’Amore


Affi_Guerisseur_Lucernaire_@loeildoliv

Guérisseur de Brian Friel
Théâtre du Lucernaire
Salle du Paradis
53 Rue Notre Dame des Champs
75006 Paris
jusqu’au 14 avril 2018
du mardi au samedi à 19h
Durée 1h25

Texte Français d’Alain Delahaye
Mise en scéne Benoît Lavigne
Avec Xavier Gallais Ou Thomas Durand, Bérangère Gallot & Hervé Jouval
Collaboration Artistique : Sophie Mayer
Décor Et Costumes de Tim Northam
Musiques de Michel Winogradoff
Lumières : Denis Koransky

Crédit Photos © Karine Letellier

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