Festival de Danse Cannes, l’art du grand écart

Pour ce week-end d’ouverture, la programmation imaginée par Brigitte Lefèvre, ancienne directrice du Ballet de l’Opéra de Paris, ménage les surprises, s’amuse des contrastes. Du ballet classique mâtiné d’inspiration ethnique au contemporain cérébral, en passant par la danse festive, communicative, c’est un voyage à travers les styles qui s’offre aux festivaliers. Une partition finement ciselée.

Le soleil brille sur la Croisette réchauffant les visages, les cœurs. Devant le Palais des festivals, les marches ne désemplissent pas. Certains, alertés par le bouche-à-oreilles de la veille, d’autres, curieux de découvrir la dernière création de Gil Roman, chorégraphe alésien ayant repris les rênes du Béjart Ballet Lausanne, se pressent pour entrer dans la grande salle. Le spectacle vaut le détour il fait le lien entre l’œuvre du maître et l’émancipation en douceur de l’héritier. Le matin même, le documentaire Béjart, l’âme de la danse, réalisé en 2017 par Henri de Gerlache et Jean de Garrigues, pour les 10 ans de la mort du maître, retraçait plus de 65 ans de carrière tout en proposant une plongée singulière, concise dans sa pensée créatrice, novatrice. Son regard perçant traversant l’écran, a rappelé à tous sa personnalité hors du commun, son intelligence à capter à travers la danse le temps de son époque. 

Les lumières du jour déclinant, c’est sur les hauteurs de Cannes, au théâtre de la Licorne, centre artistique du quartier la Bocca, que Noé Soulié, nouvellement nommé à la tête du Centre national de danse contemporaine d’Angersrevisite deux de ses créations. Reprenant son étude chorégraphique sur le vocabulaire de la danse classique, Le Royaume des Ombres, il entraîne son interprète Vincent Chaillet, premier danseur au Ballet de l’Opéra de Paris, dans toute une série de variations autour de l’un des passages le plus connu de La Bayadère, ballet mythique de Marius Petipa. Souhaitant montrer l’envers du décor, il s’amuse à en décrypter l’écriture savante grâce à des décalages subtils, drôles, à en modifier la logique très codifiée, en supprimant les sauts, les gestes finaux, pour en inventer une autre tout aussi rigoureuse. 

Avec une précision, une minutie, le jeune chorégraphe utilise la tradition comme socle de son écriture. Se libérant de la musique, il signe une partition virtuose qu’exécute à la perfection le talentueux danseur. Continuant sur le même principe son exploration des pas, des pantomimes, ciments des ballets du XIXe siècle, Noé Soulier conclut ce premier opus par une suite d’enchaînements reprenant des extraits des plus grandes pièces du répertoire, de Giselle à la Belle au bois dormant, en passant par la Laitière suissePaquita ou le Corsaire. L’ensemble presque burlesque est des plus réjouissants. 

Dans la seconde partie de ce programme court, le chorégraphe de trente ans convoque la danse des rues, les mouvements du quotidien, et propose une « battle » à quatre. Les corps se cherchent, se croisent, se jaugent. Gestes vifs, pas rapides, l’écriture est vive, fougueuse. Noé Soulié et les trois autres artistes lui donnent vie avec une fougue exaltée, une belle intensité. Plume ciselée, interprétation libre, Removing aborde la danse sous un autre angle. Toujours en réflexion sur le pourquoi de tel ou tel mouvement, de telle ou telle expression physique, organique. Une pièce de groupe fascinante, cérébrale qui demande une attention particulière. 

Pour finir cette journée riche en découverte, c’est à Carros que le Kubilai Khan Investigations, dirigé par Franck Micheletti, présente une œuvre engagée qui s’inspire de la mobilisation de la jeunesse pour le climat. DJ, il place la musique au cœur de sa pièce. D’ailleurs, une partie de la scène est envahie par des instruments. Autour, les cinq danseurs investissent l’espace. Pris de spasmes, subissant des contraintes invisibles, leurs corps se cherchent, se repoussent pour mieux se retrouver. L’ensemble peut paraître maladroit, confus voire parfois peu lisible. Mais la sincérité du chorégraphe touche. Et la soirée qui suit, dont il mixe savamment les morceaux, entraîne le public jusqu’au bout de la nuit sur des tempos langoureux ou plus technos. 

Pour un premier week-end, le Festival de danse Cannes Côte d’Azur tient toutes ses promesses, donner à voir une palette large de ce qu’est la danse aujourd’hui, un art en mutation qui se nourrit du passé pour construire le présent et créer le futur. 

Olivier Frégaville-Gratian d’Amore – Envoyé spécial à Cannes


Festival de danse Cannes Côte d’Azur Edition 2019

Béjart, l’âme de la danse d’Henri de Gerlache et Jean de Garrigues.
Documentaire, franco-belgo-suisse
Réalisé en 2017
Durée 1h05
Avec l’aimable autorisation de la Fondation Maurice Béjart 

Le Royaume des Ombres de Noé Soulier
Création 2009 – recréation 2019 avec Vincent Chaillet – Première en région
Chorégraphie de Noé Soulier


Removing de Noé Soulier
Création 2015 – Première en région – Pièce pour 4 danseurs
Chorégraphie de Noé Soulier
avec Lucas Bassereau, Yumiko Funaya, Nans Pierson et Noé Soulier
Création lumières de Gilles Gentner
Régie Lumières de Victor Burel


Something is wrong du Kubilai Khan Investigations
Création 2019 – Pièce pour 4 danseurs et 4 musiciens
Chorégraphie de Frank Micheletti
avec Patricia Hastewell, Idio Chichava, Maria de Duenas Lopez, Esse Vanderbruggen
Musique composée, jouée et mixée en live par Frank Micheletti, Benoît Bottex, Sheik Anorak et Jean-Loup Faurat
Costumes de Julia Didier 
Création lumière d’Ivan Mathis
Régie son de Laurent Saussol

Crédit photos © Chiara Valle Vallomini / © Agnès Mellon

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