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D’Ovide à Carver, Guillaume Vincent scrute les blessures de l’amour

Aux Bouffes du Nord, le metteur en scène montpelliérain signe deux opus sur le couple, ses fêlures, ses blessures, ses mensonges. Dans l’un, il revisite les amours de Jupiter vues par Ovide. Dans l’autre il plonge avec délice dans les fêlures de la vie à deux croquées par la plume acérée de Raymond Carver. Entre mythe et réalité, deux font rarement un.

Les amours finissent mal en général, comme le dit la célèbre chanson des Rita Mitzouko. Cette maxime souvent vérifiée pourrait être le sous-titre des deux spectacles que présente en cette rentrée théâtrale le quarantenaire Guillaume Vincent aux Bouffes du Nord. Avec un zeste de folie, il s’empare tout d’abord de la triste histoire de la muse Callisto, qui séduite par un Jupiter queutard, devenu femme pour lui plaire, subit les foudres de Junon, l’épouse légitime, trop souvent bafouée. Sa jalousie sera terrible. Arcas, le fils de cette union forcée, est destiné à tuer sa mère, transformée en ours par l’acariâtre déesse.

callisto_bouffes©AudouinDesforges-1_@loeildoliv

Transposant dans les années 1970-1980, ce mythe conté par Ovide dans ses Métamorphoses, dont il a déjà monté d’autres chapitres, le metteur en scène languedocien s’amuse à brouiller les pistes du genre. Ainsi, Vincent Dedienne, vêtu d’une robe à paillettes, brillant de mille feux, et portant des chaussures à talons aiguilles, campe un dieu joueur et facétieux prêt à tous les stratagèmes pour aboutir à ses fins. Face à lui, Emilie Incerti Formentini est une Callisto effarouchée, drôle, naïve et profondément touchante. Derrière la fable cynique qui vaut surtout pour le jeu facétieux des deux comédiens, il signe une satire du milieu du cinéma, qui a longtemps passé sous silence les agressions sexuelles subies par les femmes que le mouvement #metoo a fait éclater au grand jour.

Loin de s’attarder sur ses légendes antiques, Guillaume Vincent puise, comme Robert Altman en son temps avec Short cuts, dans l’œuvre du nouvelliste américain, Raymond Carver, matière à réflexion sur le couple. S’appuyant sur l’écriture ciselée, acide, sans concession du dramaturge, il conte les dérives, les errances de huit couples en perdition. Dans un monde très ancré dans les sixties américaines, mobiliers en formica, statue d’Elvis dans un coin de décor, et canapé au design tissu et bois si caractéristique, hommes et femmes vont se jauger dans des faces à faces burlesques autant que cinglants.

Sous couvert de parler d’amour, de contrat unissant deux êtres, de romance passionnée, le metteur en scène s’approprie le cynisme de Carver et le réinvente pour mieux montrer ce qui se cache derrière la trop jolie façade des couples heureux, la misère des sentiments, la vindicte des corps, des honneurs blessés. Entremêlant les histoires, les faisant se chevaucher, il tient le spectateur en haleine sans jamais le perdre. Si la première partie séduit, fait rire aux éclats tant nos protagonistes s’échinent à se pourrir la vie, à mettre mal à l’aise l’autre, avec un malin plaisir, la seconde partie, plus absurde, scrute la folie des âmes tourmentées, des amants incapables d’être heureux à trop réfléchir leur existence sans la vivre vraiment.

Love-me-tender-Victoire-Goupil-Alexandre-Michel-Kyoko-Takenaka-Philippe-Smith-et-sur-le-lit-Cyril-Metzger-et-Florence-Janas_©-Elizabeth-Carrechio_@loeildoliv

Parfois la rythmique patine, le temps s’allonge, mais les neufs comédiens, qui constituent la distribution de ce second opus, ne ménagent pas leur peine et leur talent pour rattraper les errances du public. Emilie Incerti Formentini – encore elle –, Florence Janas et Cyril Metzger en tête. En somme, la tragico-comédie, la satire humaine porte beau à la Chapelle.

Par Olivier Frégaville-Gratian d’Amore


Love me tender d’après six nouvelles de Raymond Carver
Théâtre des bouffes du Nord
37 bis, Boulevard de la Chapelle
75010 Paris
jusqu’au 5 octobre 2018
du mardi au samedi à 20h30 et séances supplémentaires le samedi à 15h30
durée 1h45

Adaptation et mise en scène de Guillaume Vincent assisté de Yannaï Plettener
Avec Emilie Incerti Formentini, Victoire Goupil, Florence Janas, Cyril Metzger, Alexandre Michel, Philippe Smith, Kyoko Takenaka, Charles-Henri Wolff et en alternance Gaëtan Amiel, Lucas Ponton et Simon Susset
avec la voix de Maud Le Grevellec
Dramaturgie Marion Stoufflet
Scénographie James Brandily assisté de Mathilde Cordier
Lumières de Niko Joubert assisté de Amandine Robert
Costumes de Lucie Ben Bâta assistée de Clémence Delille
Coiffures et perruques de Gwendoline Quiniou

Callisto et Arcas d’après les métamorphoses d’Ovide
Théâtre des bouffes du Nord
37 bis, Boulevard de la Chapelle
75010 Paris
jusqu’au 5 octobre 2018
les mardi et les jeudi à 1 !h30
durée 50 min

Adaptation et mise en scène de Guillaume Vincent
Scénographie de James Brandily et Guillaume Vincent
Lumières de Niko Joubert
Avec Emilie Incerti Formentini, Vincent Dedienne et Anton Froehly

Crédit photos © Audouin Desforges et © Elizabeth Carrechio

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